Marseille, baccalauréat, opioïdes : la France qui lâche ses enfants

Entre narcotrafic impuni, éducation à deux vitesses et familles brisées par les drogues, la France laisse une génération en déshérence. Enquête sur trois fronts.

Marseille, baccalauréat, opioïdes : la France qui lâche ses enfants
Photo de Jeswin Thomas sur Unsplash

La France a un problème avec ses enfants. Pas celui qu’on exhibe dans les discours politiques – les "jeunes en difficulté" qu’on promet de "sauver" à coups de plans banlieue ou de stages de citoyenneté. Non. Le vrai problème, c’est qu’elle les abandonne. Littéralement. Dans des tribunaux où les parrains de la drogue règnent en maîtres, dans des lycées où l’État triche avec ses propres règles, et dans des familles où les grands-mères deviennent les dernières digues contre l’effondrement. Trois fronts, une même réalité : la République a cessé de protéger sa jeunesse.


Marseille : quand la justice capitule devant les narcotrafiquants

Félix Bingui, 30 ans, est assis dans le box du tribunal correctionnel de Marseille. Devant lui, les preuves d’un empire : des millions d’euros en cash, des villas, des voitures de luxe. Lui nie tout. "Je ne peux pas contrôler ce que les gens disent", lance-t-il, sourire en coin. Son avocat, Philippe Ohayon, a beau jeu de plaider l’innocence : après tout, son client n’a jamais été pris la main dans le sac. Juste avec les fruits du crime.

Le procès du clan Yoda, rival défait de la DZ Mafia, est un aveu d’impuissance. La justice française sait pertinemment que Bingui est un parrain – les écoutes, les témoignages, les saisies le prouvent. Mais elle ne peut rien contre l’omerta marseillaise. Les témoins se taisent, les complices disparaissent, les preuves s’évaporent. Résultat : un homme qui a bâti un empire sur le dos des gamins des quartiers nord va peut-être s’en tirer avec une peine symbolique. Comme d’habitude.

Pendant ce temps, dans les cités, les "petites mains" du trafic – souvent des mineurs – continuent de tomber. La police les arrête, les juges les condamnent, mais personne ne touche aux commanditaires. La chaîne hiérarchique reste intacte. Et Marseille, ville la plus pauvre de France métropolitaine, reste le laboratoire à ciel ouvert d’un système où la loi ne s’applique plus. Les enfants y apprennent une leçon simple : la République protège les puissants, pas eux.


Baccalauréat : l’État triche avec ses propres règles

À quelques centaines de kilomètres de là, dans le Pays basque, une autre bataille se joue. Celle des langues régionales. La Fédération des écoles immersives en langue basque affirme avoir obtenu l’autorisation, pour les élèves de première, de passer l’épreuve de mathématiques du baccalauréat en basque dès cette année. Le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, dément : "Aucune autorisation n’a été donnée", assure-t-il dans Sud Ouest.

Qui ment ? Peu importe. Ce qui compte, c’est le message envoyé aux familles : l’État est prêt à contourner ses propres règles quand ça l’arrange. Les élèves des filières immersives, souvent issus de milieux favorisés, bénéficient d’un passe-droit. Pendant ce temps, dans les lycées des quartiers populaires, les mêmes élèves se voient refuser le moindre aménagement pour des handicaps ou des troubles dys. Double standard.

Le baccalauréat, ce symbole républicain d’égalité, est devenu un miroir grossissant des inégalités. D’un côté, des enfants qui passent leurs épreuves en basque parce que leurs parents ont les moyens de militer. De l’autre, des gamins qui galèrent avec des sujets incompréhensibles, faute d’accompagnement. L’Éducation nationale, incapable de trancher, préfère botter en touche. Résultat : une génération entière comprend que les règles ne sont pas les mêmes pour tous.


Opioïdes : quand les grands-mères deviennent les dernières digues

Aux États-Unis, la crise des opioïdes a tué plus d’un million de personnes depuis 2000. En France, on se croit à l’abri. Pourtant, dans les Appalaches, le photographe Anthony Wilson a passé cinq ans à documenter un phénomène qui commence à émerger chez nous : les "mawmaws". Ces grands-mères qui élèvent leurs petits-enfants parce que leurs propres enfants, accros aux antidouleurs ou à l’héroïne, sont incapables de s’en occuper.

Lisa, 62 ans, élève seule sa petite-fille Serenity, 8 ans. "Mon fils est clean depuis six mois, mais il ne peut pas s’occuper d’elle. Trop fragile", explique-t-elle. Comme elle, des milliers de femmes, souvent âgées, souvent pauvres, reprennent le flambeau parental. Sans aide, sans reconnaissance. Juste parce que personne d’autre ne le fera.

En France, les opioïdes sur ordonnance – comme le Tramadol ou l’Oxycodone – sont en hausse. Les overdoses aussi. Et si les "mawmaws" à la française n’ont pas encore émergé à grande échelle, les signaux sont là : familles éclatées, enfants placés, grands-parents qui assument. L’État, lui, regarde ailleurs. Il préfère annoncer le remboursement des médicaments anti-obésité comme le Wegovy – une avancée pour les patients, certes, mais qui masque mal l’absence de politique globale sur les addictions. Pendant ce temps, dans l’ombre, les Lisa de France continuent de se battre. Seules.


Ce qu’il faut retenir

  1. La justice française a perdu la guerre contre le narcotrafic. À Marseille, les parrains comme Félix Bingui jouent avec le système. Les mineurs paient les pots cassés, les commanditaires restent intouchables. La République capitule.
  2. L’Éducation nationale triche avec ses propres règles. Le baccalauréat en basque, c’est le symbole d’un système à deux vitesses : des passe-droits pour les uns, des refus pour les autres. L’égalité républicaine ? Une fiction.
  3. Les familles explosent, l’État regarde ailleurs. Aux États-Unis, les grands-mères élèvent leurs petits-enfants à la place de parents toxicomanes. En France, le phénomène commence. Personne ne s’en soucie.

La France abandonne ses enfants. Pas par méchanceté. Par négligence. Par lâcheté, aussi. Parce qu’il est plus facile de fermer les yeux sur Marseille que d’affronter les réseaux. Plus simple de botter en touche sur le baccalauréat que de réformer un système inique. Plus confortable de rembourser des médicaments contre l’obésité que de s’attaquer aux racines des addictions.

Une génération grandit dans ce pays sans filet. Et personne, au sommet, ne semble s’en émouvoir.