Lionnes de l'Atlas : le foot féminin marocain en quête d'un nouveau souffle

Victoire contre le Bénin, mais le football féminin marocain reste à la croisée des chemins : entre ambitions continentales et fractures structurelles.

Lionnes de l'Atlas : le foot féminin marocain en quête d'un nouveau souffle
Photo de Gurdaas Malik sur Unsplash

Le Maroc a gagné. Quatre buts à deux contre le Bénin, vendredi soir au stade Moulay El Hassan de Rabat. Une victoire en match amical, certes, mais qui sonne comme un soulagement pour les Lionnes de l'Atlas à trois semaines du coup d'envoi de la CAN féminine 2026. Pourtant, derrière les buts d'Ibtissam Jraidi et de ses coéquipières, une question persiste : ce football féminin marocain, célébré après son parcours historique en Coupe du Monde 2023, est-il en train de s'essouffler ?

CAN 2026 : l'urgence d'un nouveau récit

La CAN féminine, qui se tiendra du 25 juillet au 16 août au Maroc, devait être le grand rendez-vous de la confirmation. Après avoir atteint les huitièmes de finale du Mondial en Australie et en Nouvelle-Zélande, les Lionnes avaient toutes les cartes en main pour écrire une nouvelle page de l'histoire du football africain. Mais le parcours jusqu'ici est loin d'être rassurant.

Le Maroc n'a pas disputé de match officiel depuis près d'un an. Les rencontres amicales, comme celle contre le Bénin, sont des tests nécessaires, mais insuffisants pour jauger la réelle compétitivité de l'équipe. Surtout quand on sait que les favorites – le Nigeria, l'Afrique du Sud et le Cameroun – ont, elles, enchaîné les compétitions internationales. Le sélectionneur français, Reynald Pedros, a beau vanter la "cohésion" et le "mental" de son groupe, les doutes persistent. Comment préparer une compétition continentale sans rythme de compétition ? Comment rivaliser avec des nations qui, elles, jouent régulièrement des matchs à enjeu ?

La réponse est simple : le Maroc mise sur son organisation et son infrastructure. Mais dans un continent où le football féminin progresse à vitesse grand V, l'infrastructure ne suffit plus. Il faut du temps de jeu, des adversaires à la hauteur, et une stabilité qui, pour l'instant, fait défaut.


Fractures structurelles : le football féminin étouffe sous ses contradictions

Le problème est plus profond qu'une simple préparation. Le football féminin marocain souffre des mêmes maux que son homologue masculin : une gouvernance opaque, des inégalités territoriales criantes, et une dépendance aux clubs étrangers qui fragilise la formation locale.

Prenons l'exemple des clubs marocains. La Botola féminine existe, mais elle reste un championnat de second plan, sans moyens financiers ni visibilité médiatique. Les meilleures joueuses marocaines évoluent en Europe – comme Rosella Ayane à Tottenham ou Anissa Lahmari à Levante – mais leur absence affaiblit le niveau local. Résultat : les jeunes talents peinent à émerger, et le vivier national s'appauvrit.

Autre paradoxe : le Maroc dépense des millions pour organiser des compétitions internationales (CAN, Mondial 2030 en co-organisation), mais néglige les structures de base. Où sont les académies féminines dans les régions ? Où sont les investissements pour développer le football dans les zones rurales ? Le soft power sportif marocain brille à l'international, mais il reste un sport d'élite, concentré dans les grandes villes.


L'IA et l'environnement : des enjeux qui dépassent le terrain

Le football féminin marocain n'échappe pas aux défis globaux qui secouent le pays. Deux rapports récents, l'un de l'ONU sur l'impact environnemental de l'intelligence artificielle, l'autre sur la baisse des débarquements de pêche à Safi, rappellent une réalité : le sport n'est pas une bulle.

L'essor de l'IA, souvent présenté comme une révolution technologique, cache une face sombre. Selon l'ONU, les centres de données nécessaires au fonctionnement des algorithmes pourraient doubler leur consommation d'eau et d'électricité d'ici 2030. Une pression insoutenable pour un pays comme le Maroc, déjà en stress hydrique. Comment concilier développement technologique et urgence climatique ? Le football, lui aussi, devra s'adapter. Les stades, les déplacements des équipes, les infrastructures : tout cela a un coût environnemental. Et dans un pays où l'eau devient une denrée rare, ces questions ne sont plus secondaires.

À Safi, les chiffres de l'Office national des pêches (ONP) sont alarmants : -22% de débarquements en avril 2026, avec une chute de 43% de la valeur marchande. Une crise qui touche directement les communautés côtières, mais aussi les clubs sportifs locaux, souvent financés par des mécènes liés à l'économie maritime. Si le football féminin veut grandir, il devra composer avec ces réalités. Pas de développement durable sans une économie locale solide.


Ce qu'il faut retenir : entre espoirs et réalités

La victoire contre le Bénin est un bon signal, mais elle ne doit pas faire oublier l'essentiel. Le football féminin marocain est à un tournant. La CAN 2026 est une opportunité, mais aussi un test. Un test de maturité, de résilience, et de capacité à dépasser les contradictions qui minent le sport marocain depuis des années.

Les Lionnes ont le talent, l'infrastructure, et le soutien du public. Mais sans une refonte profonde – plus de matchs, plus de moyens pour les clubs locaux, une meilleure répartition des ressources – le risque est grand de voir ce sport retomber dans l'oubli après la compétition.

Et puis, il y a cette question qui dépasse le terrain : dans un pays où les fractures sociales et environnementales se creusent, le football peut-il encore être un vecteur d'unité ? Ou n'est-il qu'un miroir des inégalités, un sport de façade qui brille à l'international mais peine à exister localement ?

La réponse se jouera cet été. Pas seulement sur les pelouses de Rabat ou de Casablanca, mais aussi dans les choix politiques et économiques qui détermineront l'avenir du sport marocain. Pour l'instant, les Lionnes rugissent. Mais pour combien de temps ?