Maroc : quand l'État social se heurte à la réalité des territoires

Entre digitalisation des aides et urgences sanitaires, le Maroc teste un modèle social à deux vitesses. Reportage sur les fractures qui persistent.

Maroc : quand l'État social se heurte à la réalité des territoires
Photo de Markus Winkler sur Unsplash

Quand l’ANSS ouvre ses guichets, les Marocains découvrent l’État en version low-cost

L’Agence nationale du soutien social (ANSS) vient d’inaugurer ses premières « représentations territoriales ». Derrière ce jargon administratif se cache une réalité crue : l’État marocain admet enfin que ses programmes sociaux, aussi digitalisés soient-ils, ont besoin d’un visage humain. Une concession qui en dit long sur l’échec d’une modernisation à marche forcée.

À Marrakech, les bénéficiaires des aides sociales ne réclamaient pas des algorithmes plus performants. Ils voulaient un interlocuteur capable d’expliquer pourquoi leur dossier était bloqué depuis six mois, pourquoi leur allocation avait été réduite sans préavis, ou simplement quelqu’un pour les écouter. « La digitalisation, c’est bien pour les urbains connectés. Mais pour les autres ? C’est comme si l’État leur disait : débrouillez-vous », résume un travailleur social sous couvert d’anonymat.

Le paradoxe est cruel. Le Maroc vante ses avancées technologiques – drones, IA électorale, aquaculture high-tech – mais quand il s’agit de toucher les plus vulnérables, le système se grippe. Les ménages dépendants des allocations vivent dans une précarité telle que chaque dirham compte. Un retard de paiement, c’est un repas en moins, une facture d’électricité impayée, un enfant privé de soins. Et pourtant, malgré ces urgences, l’ANSS a mis des années à comprendre que le contact humain n’était pas un luxe, mais une nécessité.


Merrakech : quand les rats remplacent les services publics

À quelques kilomètres de là, dans le quartier d’Abuab Jliz, la population vit un cauchemar sanitaire. Les habitants ont alerté la commune : rats, scorpions, serpents venimeux envahissent les immeubles. Les égouts débordent, les déchets s’accumulent, et les autorités locales semblent paralysées.

Le problème n’est pas nouveau. Depuis des années, les résidents dénoncent l’absence de gestion des espaces publics. Mais cette fois, l’ampleur du phénomène a poussé l’union des copropriétaires à saisir directement la présidente du conseil communal. « Nous ne demandons pas des miracles, juste un minimum de dignité », écrit l’union dans sa plainte. Pourtant, malgré l’urgence, aucune réponse concrète n’a été apportée.

Ce qui se joue à Abuab Jliz dépasse le simple problème d’hygiène. C’est l’illustration parfaite d’un État absent, incapable d’assurer les services de base dans des zones pourtant densément peuplées. Pendant ce temps, à Rabat, on parle de souveraineté numérique et de grands projets économiques. Mais pour les Marocains qui vivent dans ces quartiers, la souveraineté se mesure d’abord à l’aune de services publics efficaces.


Éducation : quand l’État oublie ses propres employés

Le cas des enseignants des « écoles de la deuxième chance » est tout aussi révélateur. Depuis huit mois, ces professionnels n’ont pas perçu leurs salaires. Huit mois sans rémunération, sans explication, sans perspective. La situation est d’autant plus absurde que ces écoles jouent un rôle crucial dans la lutte contre le décrochage scolaire.

L’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH) a tiré la sonnette d’alarme. Dans une lettre adressée aux autorités, elle souligne que ce retard met en péril le droit à l’éducation de milliers d’enfants. « Comment peut-on exiger des enseignants qu’ils se dévouent à leur mission quand l’État ne respecte pas ses propres engagements ? », s’interroge l’association.

Le silence des autorités est assourdissant. Aucune communication officielle, aucune mesure d’urgence annoncée. Pourtant, le problème est connu : les budgets alloués à ces programmes sont souvent gelés en cours d’année, faute de priorisation. Résultat, des centaines d’enseignants se retrouvent dans une précarité extrême, et des milliers d’enfants risquent de quitter définitivement le système scolaire.


Cyber-sécurité : la CMR joue les pompiers face aux rançongiciels

Dans un tout autre registre, la Caisse marocaine des retraites (CMR) vient de lancer un appel d’offres pour un système anti-rançongiciels. Coût : 1,068 million de dirhams. Une goutte d’eau dans l’océan des cyber-menaces qui pèsent sur les institutions publiques marocaines.

La décision intervient après une série d’attaques contre des organismes similaires en Afrique et en Europe. Les cybercriminels ciblent désormais les sauvegardes de données, rendant les institutions vulnérables à des demandes de rançon. Pour la CMR, qui gère les retraites de millions de Marocains, la menace est existentielle.

Mais cette initiative pose question. Pourquoi attendre que la menace devienne critique pour agir ? Les cyber-attaques ne sont pas une surprise : elles font partie du paysage numérique depuis des années. Pourtant, les institutions marocaines semblent toujours en retard d’une guerre. La CMR n’est pas la seule concernée : hôpitaux, ministères, entreprises publiques sont autant de cibles potentielles. Et si l’État marocain veut vraiment protéger ses données, il va falloir investir bien plus que 1 million de dirhams.


Ce qu’il faut retenir

Le Maroc de 2026 est un pays de contrastes. D’un côté, une administration qui se rêve en championne de la digitalisation et de l’innovation. De l’autre, une réalité sociale et territoriale qui rappelle cruellement les limites de ces ambitions.

Les fractures sont partout :

  • Dans l’assistance sociale, où la digitalisation a creusé le fossé entre ceux qui savent naviguer dans les méandres administratifs et ceux qui en sont exclus.
  • Dans les territoires, où l’absence de services publics de base transforme des quartiers entiers en zones de non-droit sanitaire.
  • Dans l’éducation, où les enseignants des programmes sociaux sont traités comme des variables d’ajustement budgétaire.
  • Dans la cyber-sécurité, où les institutions jouent les pompiers plutôt que de prévenir les incendies.

Le défi pour l’État marocain n’est pas technologique, mais politique. La question n’est pas de savoir si le Maroc peut innover, mais s’il peut le faire de manière inclusive. Pour l’instant, la réponse est claire : non. Et tant que ces fractures persisteront, la souveraineté tant vantée par les discours officiels restera un concept creux.