CMA CGM, OpenAI, Mont-Blanc : quand l'État privatise ses bijoux à bas prix

L'État brade ses participations stratégiques à des géants privés, tandis que CMA CGM étend son empire logistique et Microsoft rafle OpenAI. Enquête sur une économie française en liquidation.

CMA CGM, OpenAI, Mont-Blanc : quand l'État privatise ses bijoux à bas prix
Photo de Marek Piwnicki sur Unsplash

La France vend ses bijoux de famille. Pas à la découpe, non – en bloc, à prix cassé, et sans débat. Ce mardi 12 mai 2026, l’Agence des participations de l’État (APE) a officialisé la cession de trois actifs jugés "moins stratégiques" : le tunnel du Mont-Blanc, celui du Fréjus, et la Société pour le logement intermédiaire (SLI). Montant de la transaction ? 2,5 milliards d’euros. Une aubaine pour la Caisse des dépôts, qui récupère ces infrastructures sans appel d’offres, dans un silence assourdissant. Comme si l’État, pressé par les déficits et les promesses de réduction de la dette, avait décidé de solder son patrimoine au plus offrant – ou au plus discret.

Le Mont-Blanc bradé : quand l’État se désengage des Alpes

Le tunnel du Mont-Blanc, symbole de la coopération franco-italienne et axe vital pour le fret européen, passe sous contrôle de la Caisse des dépôts. Officiellement, l’État se désengage parce que "la gestion des tunnels n’est plus une priorité". Officieusement, c’est une nouvelle étape dans la liquidation des actifs publics. En 2025, l’APE avait déjà cédé ses parts dans Engie et ADP. Aujourd’hui, c’est au tour des Alpes de devenir un produit financier.

Pourquoi 2,5 milliards ? Parce que c’est le prix que l’État a jugé acceptable pour se délester de trois infrastructures essentielles. Pas de mise en concurrence, pas de transparence sur les critères de valorisation. Juste une transaction entre amis, dans l’opacité la plus totale. La Caisse des dépôts, bras armé financier de l’État, devient ainsi le nouveau propriétaire d’un passage stratégique entre la France et l’Italie. Une privatisation qui pose une question simple : si ces actifs ne sont plus "stratégiques", pourquoi les confier à un acteur public plutôt qu’à un fonds d’investissement étranger ?

CMA CGM : l’armateur qui avale la SNCF (et bientôt la France ?)

Pendant ce temps, à Marseille, Rodolphe Saadé ne perd pas de temps. Après avoir racheté Gefco (logistique automobile) en 2022, l’empereur de CMA CGM lorgne désormais sur Rail Logistics Europe, la branche fret de la SNCF. L’objectif ? Passer du "port à port" au "porte à porte" – autrement dit, contrôler toute la chaîne logistique, des conteneurs aux wagons, en passant par les camions.

Le groupe, déjà premier armateur français et troisième mondial, étend son emprise sur l’économie réelle. Et l’État, loin de s’en inquiéter, semble au contraire encourager cette concentration. Les aides publiques pleuvent : 200 millions d’euros pour l’hydrogène vert, des subventions pour la décarbonation des ports, des garanties sur les prêts. En échange, CMA CGM promet des emplois et des investissements. Mais à quel prix ?

Car derrière cette success story se cache une réalité moins reluisante : une entreprise qui profite des largesses de l’État pour étendre son monopole, tout en externalisant les risques sur le contribuable. Quand CMA CGM achète Gefco, c’est avec l’argent des aides publiques. Quand elle négocie avec la SNCF, c’est avec le soutien tacite de Bercy. Et quand elle se diversifie dans la logistique terrestre, c’est pour mieux verrouiller un marché déjà en situation de quasi-monopole.

La question n’est plus de savoir si CMA CGM va devenir trop puissante, mais quand l’État réalisera qu’il a créé un monstre – un géant qui dicte ses conditions, absorbe les concurrents, et se sert de la puissance publique comme d’un levier pour ses ambitions privées.

OpenAI : Microsoft rafle la mise, l’Europe regarde ailleurs

À Oakland, en Californie, un autre procès fait trembler la tech mondiale. Elon Musk attaque OpenAI et son PDG Sam Altman, les accusant d’avoir détourné un projet à but non lucratif pour en faire une machine à cash au service de Microsoft. Et qui vient témoigner en faveur d’OpenAI ? Satya Nadella, le PDG de Microsoft, fier comme un paon d’avoir investi dans une entreprise que "personne d’autre ne voulait".

Le récit est édifiant : alors qu’OpenAI était censée développer une intelligence artificielle "bénéfique pour l’humanité", elle est devenue une filiale de fait de Microsoft, qui en contrôle les algorithmes, les données, et surtout, les profits. Musk, qui avait quitté le conseil d’administration en 2018, dénonce une trahison. Nadella, lui, assume : "C’était un pari risqué, mais ça a payé."

Pendant ce temps, en Europe, on légifère. Le Parlement européen a adopté en avril 2026 le premier cadre réglementaire sur l’IA, censé encadrer les géants américains et chinois. Sauf que dans les faits, les GAFAM continuent de dicter leur loi. Microsoft, via OpenAI, domine le marché des modèles de langage. Google, avec DeepMind, contrôle les applications médicales. Et l’Europe ? Elle se contente de jouer les gendarmes, sans jamais investir assez pour créer ses propres champions.

Résultat : quand l’IA devient une arme géopolitique, la France et l’UE sont réduites au rôle de spectateurs. Elles réglementent, elles taxent, elles menacent – mais elles ne créent rien. Et pendant ce temps, Microsoft et ByteDance (voir plus bas) se partagent le gâteau, avec la bénédiction des marchés.

ByteDance, crowdfunding, Trump : les autres signaux d’une économie en surchauffe

Derrière ces trois dossiers majeurs, d’autres signaux montrent une économie française et mondiale en ébullition – et souvent en danger.

  • ByteDance dope ses dépenses en IA… mais seulement en Chine. Le géant chinois, propriétaire de TikTok, a augmenté ses investissements de 25 % en 2026, pour atteindre 30 milliards de dollars. Sauf que ces milliards ne profitent pas à l’Europe ou aux États-Unis : ils restent en Chine, où ByteDance mise sur des puces et des infrastructures 100 % locales. Une stratégie de souveraineté technologique qui laisse l’Occident à la traîne.
  • Le crowdfunding en crise. October, l’une des plateformes stars du prêt aux PME, vient d’être rachetée par Aether, un fonds spécialisé dans les transactions financières complexes. La raison ? Une hausse des défauts de remboursement et une collecte en chute libre (-25 % depuis 2022). Le modèle du crowdfunding, présenté il y a dix ans comme une alternative à la banque, montre ses limites : sans garanties publiques, il ne résiste pas aux crises.
  • Trump et Fort Knox : le retour du populisme économique. Le président américain réitère son souhait d’inspecter personnellement les réserves d’or de Fort Knox, estimées à 700 milliards de dollars. Un coup de com’ ? Sans doute. Mais aussi un symbole : dans un monde où les dettes publiques explosent et où les banques centrales perdent le contrôle de l’inflation, l’or redevient une valeur refuge. Et les populistes, de Trump à Le Pen, en font un argument électoral.

Ce qu’il faut retenir : une économie en liquidation, sans cap ni débat

La France et l’Europe sont en train de vendre leurs actifs stratégiques sans vision, sans débat, et souvent sans même en informer les citoyens. Le Mont-Blanc, la logistique, l’IA – tout y passe. Pendant ce temps, les géants privés (CMA CGM, Microsoft, ByteDance) étendent leur emprise, avec la complicité passive des États.

Le problème n’est pas la privatisation en soi, mais son absence de cadre. Quand l’État cède le Mont-Blanc à la Caisse des dépôts sans appel d’offres, quand il subventionne CMA CGM pour qu’elle rachète la SNCF, quand il laisse Microsoft s’emparer d’OpenAI sans contrepartie, il ne fait pas de l’économie – il organise sa propre dépendance.

Et le pire ? Personne ne semble s’en émouvoir. Pas de débat parlementaire, pas de mobilisation citoyenne, pas même une ligne dans les programmes politiques. Comme si la liquidation du patrimoine public était une fatalité, et non un choix.

La question n’est plus de savoir si la France va devenir une économie de rente, mais quand. Et surtout, qui en profitera.