Éducation financière à l'école : la France soigne ses symptômes, pas sa maladie
La généralisation de l'éducation financière au collège et lycée à la rentrée 2026 révèle les failles d'un système qui forme des consommateurs, pas des citoyens. Analyse.
La France a décidé de jouer les médecins de famille. Diagnostic : les jeunes ne savent pas gérer leur argent. Prescription : un passeport d’éducation financière dès la 4ᵉ, généralisé à la rentrée. Le remède est commode. Il évite de poser les vraies questions : pourquoi un pays qui se targue d’égalité forme-t-il des générations incapables de comprendre leur fiche de paie ? Et surtout, à qui profite cette ignorance organisée ?
Le leurre de l’école réparatrice
Le passeport Educfi, étendu à tous les collégiens et renforcé dans les lycées professionnels, ressemble à une victoire sociale. Enfin, l’État reconnaît que la maîtrise des concepts économiques de base n’est pas un luxe, mais une nécessité. Sauf que cette mesure arrive après des décennies de désengagement. Les programmes scolaires ont méthodiquement évacué l’économie critique au profit d’une approche techniciste : comment ouvrir un compte, comparer des taux, éviter le surendettement. Autrement dit, comment survivre dans un système qui vous veut endetté et docile.
Le paradoxe ? C’est dans les lycées professionnels, où les élèves sont déjà en contact avec le monde du travail, que le dispositif est le plus développé. Comme si l’Éducation nationale avait enfin compris que les futurs ouvriers, caissiers ou mécaniciens avaient besoin de ces outils… tout en continuant à considérer que les élèves de filières générales, promis à des études supérieures, pouvaient s’en passer. La généralisation à tous les établissements en 2027 sonne comme un aveu : même les futurs cadres sont perdus face à un bulletin de salaire.
Pourtant, personne ne parle des causes structurelles. Pourquoi les jeunes Français sont-ils si mal armés ? Parce que l’école, depuis des années, externalise l’éducation économique aux banques et aux influenceurs financiers. Les partenariats avec les établissements bancaires se multiplient, transformant les salles de classe en showrooms pour produits financiers. Pendant ce temps, les cours d’économie en filière générale restent optionnels, saupoudrés de notions abstraites qui n’ont aucun lien avec le quotidien des élèves.
La transparence financière en danger : l’Europe à reculons
Pendant que la France tente de rattraper son retard éducatif, l’Europe prend une direction opposée. Une décision de la Cour de justice de l’Union européenne pourrait bientôt autoriser les actionnaires minoritaires à cacher leur identité dans les registres du commerce. En Lettonie, des investisseurs ont porté plainte pour ne pas voir leur nom associé à une entreprise. Leur argument ? Le droit à la vie privée.
La transparence financière, déjà mise à mal par les paradis fiscaux et les montages opaques, recule encore. Et la France, championne autoproclamée de la régulation, ne bronche pas. Pire : elle se contente de former des citoyens capables de lire un relevé bancaire, mais pas de comprendre pourquoi leur argent disparaît dans les méandres des holdings luxembourgeoises.
Cette décision, si elle est confirmée, aura des conséquences concrètes. Les lanceurs d’alerte perdront un outil essentiel pour traquer les fraudes. Les journalistes d’investigation devront composer avec des sociétés écrans encore plus difficiles à percer. Et les citoyens, ceux-là mêmes que l’Éducation nationale veut éduquer, seront encore plus démunis face à un système qui prospère dans l’ombre.
Santé mentale des jeunes : la mesure gadget
Stéphanie Rist, ministre de la Santé, a annoncé une mesure choc : tout jeune repéré en souffrance psychologique par l’Éducation nationale pourra obtenir un rendez-vous avec un professionnel sous 48 heures. L’intention est louable. La réalité, elle, est cruelle.
Le secteur de la pédopsychiatrie est exsangue. Les listes d’attente pour un premier rendez-vous dépassent souvent six mois. Les professionnels tirent la sonnette d’alarme depuis des années, sans que rien ne change. Alors, comment expliquer ce coup de communication ? Par l’approche électoraliste d’un gouvernement qui préfère annoncer des mesures spectaculaires plutôt que de s’attaquer aux racines du problème : le manque de moyens, la précarité des soignants, et l’absence de politique publique cohérente en matière de santé mentale.
La mesure est d’autant plus cynique qu’elle repose sur un système de repérage déjà défaillant. Les enseignants, en première ligne, sont submergés. Comment identifier un élève en détresse quand on a 30 adolescents devant soi, des programmes à boucler, et aucune formation en psychologie ? Le gouvernement compte sur leur bonne volonté, mais ne leur donne aucun outil. Résultat : des jeunes en souffrance continueront de passer entre les mailles du filet, tandis que les autres attendront des mois pour un suivi qui n’arrivera peut-être jamais.
Ebola et prions : les angles morts sanitaires
La République démocratique du Congo fait face à une épidémie d’Ebola qui pourrait devenir la plus meurtrière de son histoire. Denis Mukwege, Prix Nobel de la paix, lance un cri d’alarme : la guerre aggrave la propagation du virus, et les parties belligérantes refusent un cessez-le-feu humanitaire. Pendant ce temps, en France, on débat des coupe-files pour les jeunes en détresse psychologique.
Le contraste est saisissant. D’un côté, un pays en guerre où une épidémie ravage des populations déjà fragilisées. De l’autre, une nation riche qui peine à organiser un suivi psychologique pour ses adolescents. La France, qui aime se présenter comme une puissance humanitaire, brille par son absence sur la scène internationale. Aucune initiative diplomatique majeure pour imposer une trêve. Aucune mobilisation massive pour envoyer des équipes médicales. Juste des communiqués de solidarité, vite oubliés.
Et puis, il y a les prions. Une étude révèle qu’une maladie neurodégénérative touchant les cervidés peut se transmettre à des primates. Le risque de passage à l’humain, bien que faible, existe. Les autorités sanitaires françaises, déjà débordées par les crises successives, semblent impuissantes. Pendant ce temps, les lobbies de la chasse et de l’agroalimentaire minimisent les dangers, comme ils l’ont fait pour la vache folle.
La bataille culturelle de Matthieu Pigasse
Matthieu Pigasse, l’homme qui a fait de la finance un terrain de jeu médiatique, étend son empire. Après avoir racheté Les Inrocks et relancé Radio Nova, il donne carte blanche à une bande d’humoristes pour multiplier les polémiques. Son objectif ? Créer un contre-pouvoir culturel face à une droite qu’il juge trop dominante.
Le problème, c’est que Pigasse joue avec le feu. Ses médias, financés par des fonds d’investissement, se présentent comme des remparts contre l’extrême droite. Pourtant, leurs polémiques clivantes alimentent le même climat de division qu’ils prétendent combattre. Et quand on lui reproche ses contradictions, Pigasse se retranche derrière une posture de "patron progressiste", comme si l’argent et les idées pouvaient coexister sans conflit d’intérêts.
Cette bataille culturelle révèle une France de plus en plus polarisée. D’un côté, une droite qui instrumentalise les peurs identitaires. De l’autre, une gauche qui se réfugie dans des combats symboliques, oubliant les urgences sociales et économiques. Entre les deux, des médias qui surfent sur les clivages pour faire de l’audience. Et au milieu, des citoyens de plus en plus désorientés.
La journée du 3 juin 2026 résume à elle seule les contradictions françaises. On forme les jeunes à gérer leur argent, mais on ne leur explique pas pourquoi le système les appauvrit. On veut soigner leur santé mentale, mais on ne donne pas les moyens aux professionnels de le faire. On s’indigne des épidémies à l’étranger, mais on ne se mobilise pas pour les combattre. Et pendant ce temps, les battles culturelles occupent tout l’espace médiatique, comme si les vraies urgences pouvaient attendre.
La France soigne ses symptômes. Elle refuse de guérir sa maladie.