Économie marocaine : quand les dépendances et les fractures menacent la souveraineté

Importations record d’aliments russes, transmission des entreprises familiales en péril, dépendance aérienne : les angles morts d’une économie à deux vitesses.

Économie marocaine : quand les dépendances et les fractures menacent la souveraineté
Photo de Philip Strong sur Unsplash

L’agriculture marocaine sous perfusion russe

87 000 tonnes. C’est le volume d’aliments pour bétail que la Russie a expédié vers le Maroc entre janvier et mai 2026 – un record absolu pour la même période. Tourteaux de tournesol, graines de colza, soja : ces importations massives révèlent une dépendance agricole qui s’aggrave, alors même que le Royaume mise sur sa souveraineté alimentaire.

Le paradoxe est cruel. D’un côté, le Plan Maroc Vert (2008-2020) puis Génération Green (2020-2030) promettaient une autonomie accrue, avec des investissements colossaux dans les filières locales. De l’autre, les chiffres d’Agroexport montrent que le Maroc importe désormais près de 40 % de ses besoins en protéines végétales pour l’élevage – une proportion qui explose depuis 2022, année de l’invasion de l’Ukraine et de la flambée des prix des céréales.

Pourquoi cette dépendance ? Les raisons sont structurelles. D’abord, la sécheresse chronique qui frappe le pays depuis 2019 a réduit les surfaces cultivables et les rendements. Ensuite, le modèle agricole marocain reste largement tourné vers l’export (agrumes, légumes primeurs) au détriment des cultures fourragères locales. Enfin, les prix russes, dopés par les subventions de Moscou et la dépréciation du rouble, sont tout simplement imbattables.

Résultat : les éleveurs marocains, déjà fragilisés par la hausse des coûts énergétiques et la baisse des subventions, se retrouvent pieds et poings liés à un partenaire géopolitique de plus en plus isolé. Une situation qui pose une question simple : à quel prix le Maroc paie-t-il sa souveraineté alimentaire ?


Entreprises familiales : le temps presse

60 % de la valeur ajoutée nationale. 65 % des emplois. Ces chiffres, révélés par une étude inédite de l’Institut des Entreprises Familiales (IEF-Maroc), donnent la mesure de l’enjeu. Pourtant, derrière ces performances se cache une bombe à retardement : seulement 15 % des entreprises familiales marocaines survivent à la troisième génération.

Le diagnostic de l’IEF est sans appel. Les causes de cette hémorragie sont connues : conflits successoraux, absence de gouvernance formalisée, résistance au changement, et surtout, une fiscalité qui pénalise les transmissions. Contrairement à des pays comme l’Allemagne ou l’Italie, où des dispositifs incitatifs existent depuis des décennies, le Maroc n’a toujours pas mis en place de cadre juridique clair pour faciliter le passage de relais.

Pourtant, les exemples de réussites existent. Des groupes comme Holmarcom, Saham ou les Brasseries du Maroc ont su professionnaliser leur management tout en préservant leur ADN familial. Mais ces cas restent l’exception. La majorité des PME marocaines, souvent dirigées par des patrons âgés, n’ont ni conseil d’administration, ni pacte d’actionnaires, ni même de plan de succession écrit.

Le risque ? Une déperdition massive de savoir-faire, d’emplois et de valeur ajoutée dans les dix prochaines années. Avec, en toile de fond, une économie déjà fracturée entre un secteur formel dynamique (tourisme, automobile, phosphates) et un informel qui pèse encore 30 % du PIB. Sans une réforme urgente, c’est tout un pan de l’économie marocaine qui pourrait s’effondrer – ou pire, passer sous contrôle étranger.


Les routes du ciel : une dépendance qui coûte cher

Royal Air Maroc (RAM) vient d’annoncer une nouvelle liaison directe entre Casablanca et Los Angeles. Une bonne nouvelle pour le tourisme ? Pas si sûr. Car derrière cette ouverture se cache une réalité moins reluisante : le Maroc reste prisonnier d’un modèle aérien déséquilibré.

D’un côté, les compagnies étrangères (Air France, Ryanair, Turkish Airlines) dominent largement le trafic passager, avec des parts de marché supérieures à 60 % sur certaines destinations. De l’autre, RAM peine à rentabiliser ses lignes long-courriers, malgré les subventions publiques. Résultat : le Royaume dépend largement des touristes européens et nord-américains, dont les flux sont sensibles aux crises géopolitiques et aux variations du pouvoir d’achat.

Pire, cette dépendance se double d’un manque criant d’intégration régionale. Alors que le Maroc mise sur son attractivité pour les investisseurs africains, les liaisons intracontinentales restent chères et peu fréquentes. Un voyage Casablanca-Abidjan coûte souvent plus cher qu’un vol Casablanca-Paris – une aberration pour un pays qui se présente comme la porte d’entrée de l’Afrique.

La solution ? Elle passe peut-être par une refonte du modèle économique de RAM, mais aussi par une politique plus agressive de libéralisation du ciel marocain. À condition, bien sûr, que cette ouverture ne se fasse pas au détriment de la compagnie nationale – déjà fragilisée par la concurrence des low-cost et la hausse des carburants.


Ce qu’il faut retenir

  1. L’agriculture marocaine est en train de troquer une dépendance contre une autre. Après des décennies de dépendance aux céréales ukrainiennes, le Royaume se tourne vers la Russie pour ses aliments pour bétail. Une stratégie risquée, alors que Moscou est de plus en plus isolé sur la scène internationale.
  2. Les entreprises familiales sont le maillon faible de l’économie marocaine. Sans réforme urgente de la gouvernance et de la fiscalité, c’est 60 % de la valeur ajoutée nationale qui pourrait disparaître d’ici une décennie.
  3. Le ciel marocain est un miroir des fractures du pays. Entre dépendance aux touristes étrangers et manque d’intégration régionale, le secteur aérien illustre les limites d’une économie à deux vitesses.
  4. La souveraineté économique ne se décrète pas. Elle se construit, secteur par secteur, réforme par réforme. Or, sur ces trois fronts – agriculture, transmission d’entreprises, aviation –, le Maroc semble encore en retard. À moins que ces dépendances ne soient, finalement, un choix politique.