Lyon-Turin, Publicis, G7 : l'économie française face à ses chantiers titanesques

Entre le méga-projet Lyon-Turin qui fracture les vallées alpines, l'acquisition de LiveRamp par Publicis et les tensions du G7 à Paris, la France navigue entre ambition et contradictions.

Lyon-Turin, Publicis, G7 : l'économie française face à ses chantiers titanesques
Photo de Avi Waxman sur Unsplash

La France de 2026 est un chantier permanent. Littéralement. Entre les montagnes éventrées de la Maurienne, les serveurs américains rachetés par Publicis et les ministres du G7 qui s’écharpent à Paris, l’économie nationale oscille entre mégalomanie et réalisme. Ces trois dossiers, a priori disjoints, dessinent une même tension : comment concilier l’ambition d’une puissance moyenne avec les limites de son territoire, de ses finances et de son influence ?


Lyon-Turin : quand l’Europe enterre ses vallées sous les déblais

Le tunnel Lyon-Turin, ce serpent de 57 kilomètres censé relier la France à l’Italie d’ici 2032, est devenu le symbole d’un développement qui écrase les territoires qu’il prétend servir. Dans la vallée de la Maurienne, les habitants étouffent. Pas seulement à cause des poussières de roche – 47 millions de mètres cubes extraits, soit l’équivalent de 19 pyramides de Gizeh – mais parce que personne ne leur a demandé leur avis. Les nuisances sont là : routes défoncées par les camions, nappes phréatiques menacées, et ce bruit sourd des tunneliers qui tourne en boucle, 24 heures sur 24.

Pourtant, le projet avance. Coût officiel : 26 milliards d’euros, financés à 40 % par l’Union européenne. Une aubaine pour les géants du BTP (Vinci, Eiffage, Webuild) et pour les régions Auvergne-Rhône-Alpes et Piémont, qui y voient un levier de croissance. Mais sur le terrain, c’est la défiance. Les maires des communes concernées dénoncent un "mépris" : "On nous présente ça comme un progrès, mais c’est nous qui payons le prix fort", confiait l’un d’eux à Le Monde. Les associations locales, elles, multiplient les recours. Sans grand succès.

Ce conflit illustre une fracture bien française : celle entre les métropoles, qui captent les investissements, et les périphéries, condamnées à subir. Lyon-Turin n’est pas qu’un tunnel. C’est un révélateur. Celui d’un État qui, malgré ses discours sur la "transition juste", continue de sacrifier les territoires au nom de la compétitivité. Et qui, au passage, creuse un peu plus le fossé entre les gagnants et les perdants de la mondialisation.


Publicis rachète LiveRamp : la France vend ses données à l’Amérique

2,2 milliards de dollars. C’est le prix que Publicis a déboursé pour s’offrir LiveRamp, spécialiste américain de la data et du ciblage publicitaire. Une acquisition qui propulse le groupe français au rang de leader mondial des données marketing, mais qui pose une question cruciale : à quel prix ?

LiveRamp, c’est le nerf de la guerre numérique. Son algorithme permet de croiser des milliards de données – historiques d’achats, comportements en ligne, localisations – pour cibler les consommateurs avec une précision chirurgicale. En rachetant l’entreprise, Publicis ne s’offre pas seulement une technologie. Il s’offre un accès privilégié aux données des Américains, bien plus libérales que l’Europe en matière de vie privée.

Car en France, le RGPD encadre strictement l’utilisation des données personnelles. Aux États-Unis, c’est le Far West : pas de consentement explicite, pas de droit à l’oubli, et des géants comme Meta ou Google qui monétisent chaque clic. En important ce modèle, Publicis prend un risque juridique – et politique. "C’est une bombe à retardement", estime un juriste spécialisé en droit du numérique. "Si demain, un scandale éclate sur l’utilisation des données des Européens par LiveRamp, c’est toute la crédibilité de Publicis qui sera en jeu."

Pourtant, le groupe assume. Son PDG, Arthur Sadoun, y voit une "stratégie gagnante" : "Nous devons être capables de rivaliser avec les GAFAM sur leur propre terrain." Sauf que la France, elle, n’a pas les mêmes armes. Pas de Google, pas de Meta, pas d’Amazon. Juste des champions nationaux qui, pour survivre, doivent s’allier avec l’ennemi. Ou le racheter.


G7 à Paris : le multilatéralisme en miettes

Ils étaient censés parler relance économique, régulation des cryptomonnaies et transition énergétique. Mais à Paris, les ministres des Finances du G7 ont surtout montré leurs divisions. Entre les États-Unis de Donald Trump, qui torpille toute velléité de coopération, et l’Europe, qui tente désespérément de sauver les meubles, le sommet a tourné au dialogue de sourds.

Le sujet qui fâche ? La taxation des multinationales. Depuis 2021, 140 pays ont signé un accord historique pour instaurer un impôt minimum mondial à 15 %. Mais les États-Unis traînent des pieds. Trump, de retour à la Maison-Blanche, a gelé l’application de l’accord sur son sol, arguant que "l’Amérique d’abord" passe avant les "délires globalistes". Résultat : les géants du numérique (Apple, Microsoft, Amazon) continuent de localiser leurs profits dans des paradis fiscaux, privant les États européens de milliards d’euros de recettes.

Autre pomme de discorde : la dette des pays du Sud. La France, qui préside le G7, pousse pour un moratoire sur les remboursements des pays les plus endettés. Mais les États-Unis s’y opposent, préférant des solutions "au cas par cas". "C’est du deux poids, deux mesures", dénonce un diplomate européen. "Quand il s’agit de sauver Wall Street, on trouve des milliards. Quand il s’agit de sauver l’Afrique, on compte les centimes."

Le G7 de 2026 ressemble à un club en voie de disparition. Ses membres ne partagent plus grand-chose, si ce n’est une nostalgie des années où l’Occident dictait les règles du jeu. Aujourd’hui, la Chine et les pays émergents avancent leurs pions. Et l’Europe, divisée, regarde passer le train.


Ce qu’il faut retenir : trois chantiers, une même impasse

  1. Lyon-Turin : Un projet pharaonique qui illustre l’arrogance des métropoles face aux territoires. L’Europe promet une "transition juste", mais sur le terrain, ce sont les vallées alpines qui trinquent.
  2. Publicis-LiveRamp : La France vend ses données à l’Amérique pour rester dans la course. Mais à quel prix pour la souveraineté numérique ? Le RGPD est une coquille vide si les géants français jouent les chevaux de Troie des GAFAM.
  3. G7 : Le multilatéralisme est en lambeaux. Entre Trump qui sabote les accords et l’Europe qui peine à parler d’une seule voix, les sommets internationaux ressemblent de plus en plus à des théâtres d’ombres.

La France de 2026 est prise dans un étau. D’un côté, des ambitions démesurées – tunnels transalpins, champions nationaux, leadership européen. De l’autre, des réalités têtues : territoires sacrifiés, dépendance technologique, et un monde qui ne joue plus selon ses règles. Le vrai défi n’est pas de construire plus grand, mais de construire plus juste. Et pour l’instant, on en est loin.