Écoles en surchauffe, art en millions : la France face à ses priorités écocides

Quand les écoles étouffent sous la canicule et que Modigliani s’envole à 56 millions, la France révèle ses choix : le climat ou le capital ? Enquête sur un pays qui mise sur l’urgence… culturelle.

Écoles en surchauffe, art en millions : la France face à ses priorités écocides
Photo de Philip Strong sur Unsplash

La France a chaud. Pas seulement à cause des 40°C qui écrasent les cours de récréation depuis une semaine, mais parce que ses contradictions suintent par tous les pores. D’un côté, des écoles transformées en étuves, où les enfants s’évanouissent entre deux cours de maths. De l’autre, un tableau de Modigliani adjugé à 56 millions d’euros chez Sotheby’s, record européen pour l’artiste. Entre les deux, un État qui préfère financer des musées climatisés plutôt que des salles de classe isolées.

Les écoles, ces passoires thermiques que l’État ignore

« La rénovation thermique de l’ensemble du bâti scolaire est une urgence absolue. » La tribune de Laurence De Cock dans Le Monde n’a rien d’un coup de gueule isolé. L’historienne y décrit un système éducatif à genoux, où les élèves et les enseignants subissent des températures dignes d’un fournil. Problème : ces alertes, on les entend depuis des années. En 2023, un rapport de la Cour des comptes pointait déjà l’état « préoccupant » de 60 % des établissements scolaires, avec des bâtiments construits pour la plupart avant 1975 – soit bien avant que le réchauffement climatique ne devienne une préoccupation nationale.

Pourtant, rien ne bouge. Ou si peu. Le plan « Écoles Oasis », lancé en 2021 pour végétaliser et isoler 1 000 cours d’école d’ici 2026, a été réduit à peau de chagrin : seulement 300 projets ont abouti, faute de moyens. Pendant ce temps, les collectivités locales, chargées de la rénovation, croulent sous les dettes. À Paris, où la mairie socialiste vante ses « îlots de fraîcheur », les travaux avancent au rythme d’un escargot sous morphine. Emmanuel Grégoire, premier adjoint, reconnaît lui-même que « la climatisation individuelle est une plaie » – avant d’ajouter, fataliste, qu’il faut « faire preuve d’agilité et de bricolage ». Traduction : on improvise, on rafistole, on prie pour que la prochaine canicule soit moins meurtrière.

Le message est clair : dans la hiérarchie des urgences, l’éducation passe après. Après les subventions aux entreprises, après les grands travaux inutiles, après les sauvetages bancaires. Et surtout, après les symboles. Car tandis que les écoles étouffent, l’État continue de dépenser sans compter pour des projets culturels pharaoniques. Comme ce nouveau musée à Marseille, dont le budget a explosé de 30 % pour offrir aux visiteurs… une climatisation dernier cri.

Modigliani à 56 millions : quand l’art devient un placement refuge

56 millions d’euros. C’est le prix atteint par Nu assis au collier, de Modigliani, mercredi dernier chez Sotheby’s. Une somme astronomique, qui en dit long sur l’état du marché de l’art : un placement refuge pour ultra-riches, où les œuvres s’échangent comme des lingots d’or. L’acheteur ? Un collectionneur anonyme, probablement un fonds d’investissement ou un oligarque en quête de blanchiment patrimonial. Le vendeur ? Joe Lewis, milliardaire britannique, connu pour ses montages fiscaux offshore et son amour immodéré des yachts de 100 mètres.

Rien de nouveau sous le soleil, direz-vous. Sauf que cette vente intervient dans un contexte bien particulier : celui d’une France où les musées publics peinent à boucler leurs budgets, où les artistes émergents crèvent la dalle, et où les subventions culturelles sont rognées chaque année. Pendant ce temps, l’État français, via le mécanisme du droit de préemption, aurait pu acquérir l’œuvre pour enrichir les collections nationales. Mais non. Trop cher, trop risqué. Alors on laisse filer, et on se console en se disant que « l’art n’a pas de prix ».

Sauf que si. 56 millions d’euros, c’est l’équivalent de 1 120 salles de classe rénovées thermiquement. Ou de 2 800 emplois d’enseignants précaires stabilisés. Ou encore de 560 logements sociaux isolés. Mais visiblement, ces calculs-là n’intéressent personne.

L’architecture bioclimatique : une solution… pour les riches

Heureusement, des solutions existent. À Montpellier, des immeubles utilisent l’effet Venturi et des moucharabiehs modernes pour rafraîchir naturellement les logements. Résultat : jusqu’à 8°C de moins à l’intérieur, sans climatisation. Une prouesse technique… et un luxe inaccessible pour 90 % des Français.

Car l’architecture bioclimatique, comme la rénovation thermique, a un coût. Un coût que les promoteurs immobiliers rechignent à assumer, et que les ménages modestes ne peuvent pas financer. Alors on construit des passoires énergétiques, on installe des climatiseurs énergivores, et on fait semblant de croire que le problème se réglera tout seul.

La mairie de Paris, elle, mise sur les « rythmes de vie » pour s’adapter. Traduction : on décale les horaires de travail, on ferme les écoles plus tôt, on vit la nuit. Une solution de pauvre, qui revient à dire aux citoyens : « Débrouillez-vous. » Pendant ce temps, les milliardaires continuent d’acheter des Modigliani comme on achète des actions en Bourse.

Ce qu’il faut retenir : la France choisit ses urgences

La France est un pays qui sait dépenser. Pour les symboles, pour les grands projets, pour les records. Mais quand il s’agit de protéger ses enfants, ses enseignants, ses citoyens les plus vulnérables, elle regarde ailleurs. Elle préfère financer des musées climatisés plutôt que des écoles isolées. Elle préfère laisser les ultra-riches spéculer sur l’art plutôt que de taxer leurs plus-values. Elle préfère bricoler des solutions d’appoint plutôt que d’investir dans une rénovation massive du bâti.

Le résultat ? Une société à deux vitesses, où les inégalités écologiques creusent un peu plus le fossé entre ceux qui peuvent se payer le confort et ceux qui subissent. Où les écoles deviennent des zones de non-droit climatique, tandis que les salles des ventes s’enrichissent.

La question n’est plus de savoir si la France peut se permettre de rénover ses écoles. La question est : veut-elle encore le faire ? Ou préfère-t-elle continuer à jouer les Ponce Pilate, en laissant le marché et les milliardaires décider de ses priorités ?