Ebola, selfies et poisson à prix réduit : le Maroc face à ses miroirs géopolitiques
Entre crise sanitaire en RDC, narcissisme numérique et souveraineté alimentaire, le Maroc navigue entre urgences africaines et contradictions internes.
Quand l’Ebola frappe à la porte : le Maroc dans l’œil du cyclone africain
La RDC brûle. Pas métaphoriquement. À Mongbwalu, en Ituri, des patients d’Ebola ont fui un centre de traitement incendié, semant la panique dans une région déjà ravagée par les conflits. Vingt-cinq malades en cavale, dont un cas confirmé grave. L’épidémie, que l’on croyait contenue, resurgit avec la violence d’un feu mal éteint. Et cette fois, elle frappe aux portes du Maroc.
Pourquoi Rabat devrait-il s’en soucier ? Parce que l’Afrique n’est plus un continent lointain, mais un partenaire incontournable. Le Maroc, qui mise sur son leadership africain – via la ZLECAf, les accords bilatéraux ou son soft power religieux – ne peut ignorer cette crise. D’autant que l’Ebola, en 2014, avait déjà révélé les failles des systèmes sanitaires du continent. Aujourd’hui, la menace est double : sanitaire, bien sûr, mais aussi diplomatique. Comment le Royaume peut-il prôner une Afrique unie et résiliente quand ses voisins s’effondrent sous les épidémies ?
La réponse marocaine jusqu’ici ? Un silence assourdissant. Pas de plan d’urgence annoncé, pas de solidarité affichée. Pourtant, le Maroc dispose d’un atout : son expérience dans la gestion des crises sanitaires, comme lors de la pandémie de Covid-19. Mais cette fois, l’urgence est ailleurs. Et le risque, c’est que l’Ebola ne soit qu’un avant-goût. Avec le réchauffement climatique, les épidémies vont se multiplier. Le Maroc, qui se rêve en hub médical pour l’Afrique, devra choisir : regarder ailleurs ou assumer son rôle.
Le selfie, ou l’art de se perdre dans son propre reflet
Au Maroc, comme ailleurs, le selfie est devenu un rituel. Un geste si banal qu’on en oublie sa portée symbolique. Pourtant, derrière cette pratique anodine se cache une crise identitaire. La philosophe Elsa Godard l’a résumé d’une formule choc : « Je selfie donc je suis ». Une parodie de Descartes qui en dit long sur notre époque.
Le selfie n’est pas qu’une photo. C’est un miroir déformant, où l’on cherche désespérément une validation sociale. Au Maroc, où les réseaux sociaux explosent – avec plus de 25 millions d’utilisateurs actifs –, cette quête prend une dimension particulière. Dans un pays où l’identité est souvent tiraillée entre tradition et modernité, le selfie devient un exutoire. Un moyen de s’affirmer, de se réinventer, loin des carcans familiaux ou religieux.
Mais à quel prix ? Le selfie, c’est aussi l’illusion de la maîtrise. On contrôle son image, on la retouche, on la partage. Pourtant, derrière cette façade, se cache une aliénation. Comme le souligne Hespress, « le moi qui se cherche sans cesse risque de se perdre dans son propre reflet ». Une métaphore glaçante pour un pays où les fractures sociales – entre villes et campagnes, entre riches et pauvres – n’ont jamais été aussi visibles.
Et si le selfie n’était qu’un symptôme ? Celui d’une société marocaine en quête de sens, où l’individu, désorienté, se raccroche à son image comme à une bouée ?
Le poisson à prix réduit : quand l’État joue les sauveur… à moitié
1 100 points de vente. 50 villes. Des prix « raisonnables ». Sur le papier, l’initiative du gouvernement marocain pour démocratiser l’accès au poisson semble une réussite. Pourtant, derrière les chiffres se cachent des réalités moins reluisantes.
D’abord, le succès est relatif. Si les quantités vendues ont augmenté, c’est parce que la demande explose – et pas seulement grâce à l’initiative. La flambée des prix des protéines alternatives (viande, volaille) pousse les Marocains vers le poisson. Ensuite, la « spéculation » que l’État prétend combattre reste une ombre menaçante. Les intermédiaires, les transporteurs, les revendeurs… Tous ceux qui profitent de la chaîne de distribution n’ont pas disparu. Ils se sont simplement adaptés.
Mais le vrai problème, c’est l’absence de vision à long terme. Le Maroc importe encore 60 % de ses produits de la mer. Une dépendance qui fragilise sa souveraineté alimentaire. Alors oui, vendre du poisson à prix réduit, c’est bien. Mais si c’est pour importer du poisson congelé d’Europe ou d’Asie, à quoi bon ? La secrétaire d’État à la Pêche, Zakia Driouich, vante les mérites de l’aquaculture. Une piste prometteuse, mais encore balbutiante.
Le poisson à prix réduit, c’est un pansement sur une jambe de bois. Une mesure populiste qui masque mal l’absence de stratégie globale. Le Maroc a les moyens de nourrir son peuple. Mais pour cela, il faudra plus que des annonces. Il faudra des investissements, des réformes, et surtout, une volonté politique.
Ce qu’il faut retenir : trois miroirs tendus au Maroc
- L’Ebola comme test de solidarité africaine : Le Maroc ne peut plus se contenter de discours sur l’unité du continent. La crise en RDC est un rappel brutal : soit Rabat assume son leadership, soit il se contente d’être un spectateur.
- Le selfie, symptôme d’une société en crise : Derrière l’image lisse des réseaux sociaux se cachent des fractures profondes. Le Maroc doit se demander : comment construire une identité collective dans un monde où chacun ne voit plus que son reflet ?
- Le poisson à prix réduit, ou l’art de l’illusion : L’État joue les sauveurs, mais les solutions qu’il propose sont temporaires. La souveraineté alimentaire ne se décrète pas. Elle se construit.
En cette année 2026, le Maroc est à la croisée des chemins. Entre urgences africaines et contradictions internes, il doit choisir : regarder ses miroirs en face, ou continuer à se voiler la face.