Désindustrialisation : la finance a-t-elle lâché l'industrie ?
Stellantis ferme Poissy, Alstom dévisse en Bourse, et Bruxelles allège les règles bancaires. Pourquoi la finance française finance tout sauf l'industrie.
Revue de presse du 18 avril 2026
Dernière mise à jour : 12:01
Une semaine qui fait comprendre pourquoi l'industrie française décroche
Deux nouvelles, à un jour d'intervalle. Jeudi, Stellantis annonce l'arrêt de la production automobile à Poissy, dans les Yvelines. Le Monde y voit, à juste titre, un « nouveau signal du déclin de l'auto française ». Vendredi, l'action Alstom s'effondre de 27,15 % à la Bourse de Paris, après la révision à la baisse de sa marge d'exploitation communiquée la veille au soir. Deux fleurons. Deux chocs. Et un silence poli du côté des plateaux télé, où l'on commentera bien davantage le prix du sans-plomb que l'enterrement industriel d'un bassin d'emplois tout entier.
On pourrait traiter ces deux événements comme des nouvelles distinctes. Un constructeur en retard sur la transition électrique, un équipementier ferroviaire qui a trop promis à ses actionnaires. Les communicants ont leurs fiches, la Bourse a ses excuses. Mais cette lecture atomisée rate l'essentiel : ces deux dérapages arrivent au moment précis où la Commission européenne annonce vouloir « simplifier » la réglementation bancaire pour — dixit ses promoteurs — doper la rentabilité des grandes banques du continent. Trois signaux, une même question : à quoi sert encore le capitalisme financier français s'il ne finance plus les machines-outils et les caténaires ?
Pourquoi les grandes banques françaises ne financent plus l'outil productif ?
La chronique publiée cette semaine par Jézabel Couppey-Soubeyran dans Le Monde pose la question sans la faire dévier. Le « modèle d'activité » des grands groupes bancaires, écrit l'économiste, n'est plus « assez orienté vers le crédit à l'investissement productif ». Ce n'est pas une opinion militante : c'est un diagnostic technique qui circule depuis des années dans les rapports de stabilité financière, et qu'Andrew Bailey, gouverneur de la Banque d'Angleterre et président du Conseil de stabilité financière, assume désormais en public.
Traduction en langue civile : les grandes banques universelles gagnent leur vie en faisant autre chose que prêter à des usines. Activités de marché, gestion d'actifs, commissions, trading pour compte propre déguisé ou non, placements immobiliers — tout ce qui rapporte vite, beaucoup, et sans avoir à instruire un dossier industriel à quinze ans. Le crédit aux PME manufacturières, lui, demande des équipes compétentes, du temps, et une prise de risque dont la rentabilité, ajustée des exigences de fonds propres, est jugée décevante par les directions financières.
Résultat : Bruxelles s'apprête, selon Couppey-Soubeyran, à « simplifier » non pas pour redresser l'économie réelle, mais pour redresser le ROE (return on equity) des banques. Le raisonnement est pervers : on alléger les règles au nom de l'investissement productif — tout en sachant que les banques, libérées, les affecteront majoritairement à des activités plus lucratives. C'est l'argument de l'arrosage, version macroéconomique : on mouille tout, en espérant qu'une goutte finisse par tomber sur l'atelier de Valenciennes.
Aurélie Trouvé et le procès du « shadow banking » subventionné
L'autre grande tribune de la semaine au Monde vient d'Aurélie Trouvé, députée LFI de Seine-Saint-Denis. Son titre est un acte d'accusation : « La crise actuelle vient de la mise à mort de l'économie par la nouvelle finance. » On peut contester l'étiquette politique. On peut difficilement contester le diagnostic factuel qu'elle avance : une partie du financement de l'économie française a glissé des banques, régulées, vers des fonds privés qui, eux, ne le sont pas — ou infiniment moins.
Ces acteurs du private equity et de la dette privée, rappelle la députée, bénéficient d'avantages fiscaux (niches sur les plus-values, régimes de report, traitement favorable du carried interest), prennent des risques interdits aux banques classiques, et voient leurs opérations cautionnées indirectement par l'État via Bpifrance, les fonds de place, ou simplement par la tolérance réglementaire. Le mot qu'elle ne prononce pas mais qu'elle décrit, c'est celui de privilège asymétrique : privatiser les profits, mutualiser les pertes quand les LBO explosent à la figure des salariés.
La gauche radicale n'a pas le monopole de cette lecture. Le Fonds monétaire international, la Banque des règlements internationaux, et même une partie des superviseurs européens s'inquiètent depuis deux ans du développement d'un shadow banking qui capte de plus en plus la dette des entreprises — sans contrepartie prudentielle équivalente. Trouvé n'invente rien. Elle met des mots politiques sur un constat technique. Et ces mots dérangent, parce qu'ils désignent des perdants — les salariés de Poissy, entre autres — et des gagnants : les LPs des grands fonds, dont la performance n'a jamais été aussi bonne.
Stellantis et Alstom : deux symptômes, une seule maladie ?
Revenons à nos deux fleurons. Stellantis répond, selon Le Monde, à une « chute historique de la demande » automobile. Alstom à une rentabilité moins bonne qu'attendu. Les diagnostics officiels collent parfaitement aux réflexes du marché : ajuster l'outil productif à la baisse, préserver la marge.
Mais derrière ces deux bulletins de santé, la même logique opère. Ces entreprises sont pilotées par et pour les marchés. Le management y est noté sur sa capacité à délivrer une marge trimestrielle, pas sur sa capacité à maintenir un écosystème industriel. Lorsque la demande fléchit, la seule réponse socialement acceptable en salle de marché, c'est la restructuration : fermer, licencier, délocaliser, externaliser. Investir massivement à contre-cycle — ce qu'avait fait Renault dans les années 1990 ou Airbus à ses débuts — suppose un actionnariat qui accepte quelques années de rentabilité molle. Un luxe que Wall Street et Euronext, pris dans le même logiciel, n'autorisent plus.
Le cas Alstom est particulièrement éclairant. Une révision à la baisse de la marge d'exploitation — pas une perte, pas un scandale, pas un défaut : un simple ajustement d'outlook — déclenche une chute de plus d'un quart de la capitalisation en une séance. C'est la mesure précise de la nervosité du marché, et de la pression qu'il impose à une direction qui, au lieu de pouvoir argumenter sur des décennies d'investissement ferroviaire, doit justifier ses choix au trimestre. Un équipementier qui construit des TGV et des métros n'obéit pas au même horizon qu'un fonds activiste. Pourtant, c'est le fonds qui fixe le rythme.
L'argent existe, il est juste ailleurs : où va-t-il vraiment ?
Le paradoxe français, c'est qu'il n'y a pas pénurie d'épargne. La France reste l'un des pays les mieux dotés d'Europe en matière de capital domestique. Assurance-vie, Livret A, fonds de pension étrangers installés à Paris, Bpifrance, family offices : le capital existe. Il ne va simplement pas là où il faudrait pour fabriquer.
Il va dans l'immobilier locatif — avec ses avantages fiscaux accumulés par strates législatives. Il va dans la dette souveraine, liquide et sans risque pondéré. Il va dans les fonds cotés internationaux, où l'on achète du Nvidia et du Microsoft. Il va dans les LBO, où les rendements promis atteignent des niveaux qu'aucune PMI de la métallurgie ne peut offrir. Et il va, marginalement, dans le venture capital tech, qui mobilise beaucoup d'attention médiatique pour peu d'emplois industriels à la clé.
Ce que ne dit pas assez l'exécutif, préoccupé cette semaine par les ouvertures de commerces le 1er-Mai, c'est que la désindustrialisation française n'est pas principalement un problème de coût du travail, de normes environnementales, ou de compétitivité fiscale. C'est un problème d'allocation du capital. L'épargne française ne trouve plus le chemin de l'usine, parce qu'entre elle et l'usine il y a empilée une architecture financière dont le seul but est de maximiser le rendement par unité de risque prudentiel — pas par unité d'emploi industriel.
Que faudrait-il pour réindustrialiser sans refinanciariser ?
Reprenons les trois diagnostics posés cette semaine : désindustrialisation (Stellantis, Alstom), banques désalignées (Couppey-Soubeyran), fonds privés subventionnés (Trouvé). Ils convergent vers une même conclusion, qu'aucun des trois auteurs ne formule aussi crûment : la France n'a pas besoin de plus de finance, elle a besoin d'une finance différemment orientée.
On peut dessiner, à partir de ce que suggèrent les sources, quelques pistes. D'abord, remettre en cause l'idée que l'allégement prudentiel européen serve mécaniquement l'investissement productif — il faudrait au minimum conditionner toute « simplification » à des objectifs contrôlables en matière de crédit aux PMI manufacturières. Ensuite, rouvrir le dossier fiscal du private equity : si les fonds profitent d'avantages publics, la contrepartie sociale et industrielle doit être explicite, pas supposée. Enfin, accepter que les champions industriels européens ne peuvent pas être jugés à l'aune trimestrielle, sauf à les condamner à la décroissance par ajustement permanent.
Rien de tout cela n'est dans l'agenda gouvernemental cette semaine. On y parle boulangers et fleuristes ouverts le 1er-Mai, carte des prix à la pompe, et projet de loi présenté le 29 avril en conseil des ministres. Débats légitimes, mais secondaires au regard de l'architecture financière qui se referme, lentement, sur ce qu'il reste de l'appareil productif.
La fermeture de Poissy et le krach d'Alstom ne sont pas des nouvelles économiques. Ce sont des nouvelles politiques. Elles disent que le contrat implicite entre la finance française et le pays — vous recueillez l'épargne, vous financez nos usines — a été rompu sans débat, sans vote, sans alternative proposée aux salariés. À quoi bon une souveraineté industrielle proclamée si le capital qui devrait la financer part, chaque jour, vers des placements mieux-disants ? La question mérite autre chose qu'une chronique au Monde. Elle mérite un vrai procès public.