Dentistes clandestins, routes mortelles : le Maroc des urgences invisibles

Le Maroc face à deux crises sanitaires et sécuritaires qui révèlent l'État absent : l'explosion des cabinets dentaires illégaux et l'hécatombe routière dans les zones rurales.

Dentistes clandestins, routes mortelles : le Maroc des urgences invisibles
Photo de Philip Strong sur Unsplash

Quand la santé devient un luxe : le scandale des dentistes clandestins

Ils opèrent dans des arrière-boutiques, des garages transformés en cabinets de fortune, parfois même dans des appartements insalubres. Les dentistes clandestins pullulent au Maroc, et l'Ordre national des médecins-dentistes a décidé de sonner l'alarme. Réunis ce week-end à Rabat, les professionnels du secteur ont dressé un constat glaçant : ces pratiques illégales ne sont plus une simple entorse à la déontologie, mais une véritable "menace pour la sécurité sanitaire nationale".

Pourquoi un tel phénomène ? La réponse est simple : l'accès aux soins dentaires légaux reste un parcours du combattant pour des millions de Marocains. Entre les déserts médicaux des zones rurales et les tarifs prohibitifs des cliniques privées des grandes villes, le système pousse les patients vers ces alternatives dangereuses. "L'absence de stérilisation conforme, l'utilisation de matériaux non certifiés, les interventions réalisées par des personnes non qualifiées" - les risques énumérés par les experts sont effrayants, mais ils ne semblent pas dissuader une population aux abois.

Le plus choquant ? Ces cabinets clandestins ne sont pas le fait de marginaux, mais souvent d'anciens étudiants en médecine dentaire recalés aux examens, ou de techniciens dentaires ayant dépassé leur champ de compétence. L'État, lui, brille par son absence. Aucune campagne de sensibilisation d'envergure, peu de contrôles, et des sanctions qui semblent inexistantes. Comme si la santé bucco-dentaire des Marocains était une priorité secondaire.

Oulmès : quand la route tue et que l'État regarde ailleurs

Trois morts, dont un enfant de dix ans. C'est le bilan d'un accident survenu vendredi sur la route reliant Tarmilat à Zkit, dans la commune d'Oulmès. Un drame qui n'est malheureusement pas isolé, mais qui a poussé l'Association de la jeunesse scolaire locale à exiger "une enquête immédiate, sérieuse et transparente".

Ce qui révolte les habitants, ce n'est pas seulement la violence de l'accident, mais son caractère prévisible. "La poursuite de la dégradation des infrastructures" et "l'absence d'un transport scolaire sûr" - les mots de l'association sont sans équivoque. Ils pointent du doigt un État qui, une fois de plus, brille par son absence dans les zones rurales.

Le transport scolaire au Maroc est un véritable parcours du combattant. Dans de nombreuses régions, les élèves doivent emprunter des routes en mauvais état, dans des véhicules souvent vétustes et surchargés. Les accidents se multiplient, mais les solutions, elles, se font attendre. À Oulmès, comme dans tant d'autres communes, la sécurité des enfants semble être une variable d'ajustement.

L'ironie ? Cet accident survient alors que la NARSA (Agence nationale de la sécurité routière) vient d'appeler les usagers à la vigilance pour l'Aïd Al-Adha. Comme si quelques conseils de prudence pouvaient compenser des années de négligence infrastructurelle. Comme si la sécurité routière pouvait se résumer à des slogans.

Ce que ces crises disent du Maroc d'aujourd'hui

Ces deux crises - l'explosion des cabinets dentaires clandestins et l'hécatombe routière dans les zones rurales - révèlent une même réalité : celle d'un État qui a déserté certains territoires et certains secteurs essentiels. Un État qui préfère les grands discours aux actions concrètes, les annonces médiatiques aux solutions durables.

La santé et la sécurité sont des droits fondamentaux, pas des privilèges réservés à ceux qui peuvent se les offrir. Pourtant, au Maroc, ces droits semblent de plus en plus conditionnés à la géographie et au portefeuille. Les zones rurales paient un lourd tribut, mais les villes ne sont pas épargnées : entre les déserts médicaux et les infrastructures saturées, le système craque de toutes parts.

Ces urgences invisibles - parce que souvent reléguées aux marges des médias et de l'agenda politique - devraient pourtant être au cœur des débats. À quelques mois des élections législatives, elles posent une question simple : quel modèle de société le Maroc veut-il construire ? Celui d'un pays où l'accès aux soins et à la sécurité dépend du hasard, ou celui d'une nation qui protège tous ses citoyens, où qu'ils vivent et quel que soit leur niveau de vie ?

Pour l'instant, le choix semble clair : le Maroc des urgences invisibles continue de prospérer, tandis que celui des solutions tarde à se matérialiser.