Démographie scolaire : 1,7 million d'élèves en moins d'ici 2035
Le primaire perd 15% d'élèves d'ici 2035, le privé avance ses pions, les grandes écoles misent sur l'étranger. La France gère la décrue sans vision.
Revue de presse du 21 avril 2026
Dernière mise à jour : 12:02
1,7 million d'élèves en moins : le chiffre qui devrait tétaniser la Rue de Grenelle
Ce mardi 21 avril, le ministre de l'Éducation ouvre une série de réunions. L'enjeu est vertigineux : préparer un système scolaire qui comptera 1,7 million d'élèves en moins d'ici 2035, selon les projections reprises par Le Figaro. Pour donner l'échelle : c'est l'équivalent d'une population scolaire régionale entière qui s'évapore en une décennie.
Ce n'est pas une prévision capricieuse. C'est mécanique. La France a commencé à faire moins d'enfants en 2010, rappelle le journal. Ces cohortes réduites arrivent aujourd'hui à l'école élémentaire, demain au collège, après-demain au lycée. Le pays voit depuis quinze ans son moteur démographique ralentir — et personne, ni Bercy, ni les élus locaux, ni la Rue de Grenelle, ne semble avoir anticipé l'onde de choc.
Ce qui frappe, ce n'est pas la décrue. C'est l'absence de plan.
Pourquoi le primaire va-t-il encaisser en premier ?
La baisse des naissances remonte la pyramide scolaire par le bas. Logiquement, c'est le primaire qui trinque d'abord. Le Figaro chiffre la chute à 15,2 % d'élèves en moins d'ici 2035 sur l'ensemble du territoire — soit, en ordre de grandeur, près d'un enfant sur sept qui ne franchira plus la porte d'une école élémentaire.
Cela signifie, concrètement : des classes qui ferment, des écoles de village qui disparaissent, des réseaux d'établissements à redessiner, et des postes d'enseignants qui n'existeront plus. Les syndicats du primaire le savent depuis longtemps : la démographie fait la politique éducative à la place du ministre.
Le problème, c'est que la décrue n'est pas uniforme. Certaines zones — l'arc méditerranéen, certains bassins urbains — restent dynamiques. D'autres — centre du pays, ruralité profonde — se vident à vitesse accélérée. Une fermeture de classe à Paris n'a pas la même portée politique qu'une fermeture d'école dans la Creuse : dans le premier cas, on redéploie ; dans le second, on tue le village.
Fermetures de classes : le public paie, le privé avance-t-il ses pions ?
Le Figaro évoque frontalement les « tensions public-privé » qui émergent de cette démographie. La mécanique est connue de ceux qui observent le système : quand l'État ferme des classes, les familles qui le peuvent migrent souvent vers le privé sous contrat, dont les fermetures sont négociées plutôt qu'imposées.
Résultat possible, qu'on peut raisonnablement anticiper : le privé sous contrat pourrait voir sa part relative augmenter sans rien faire de spectaculaire. Non parce qu'il attire davantage, mais parce que l'offre publique se contracte plus vite que la sienne. C'est une déformation lente de la carte scolaire — et personne, côté ministère, ne semble vouloir l'assumer frontalement.
Cela pose une question politique que l'exécutif esquive depuis des années : la décrue démographique doit-elle être l'occasion de rééquilibrer public et privé, ou va-t-elle acter un glissement vers une éducation à deux vitesses que le vocabulaire républicain refuse de nommer ?
Grandes écoles : pourquoi parient-elles sur les étudiants étrangers ?
À l'autre bout du parcours, les grandes écoles font un autre calcul. Le Figaro a enquêté : alors que l'Éducation nationale prépare des fermetures, l'enseignement supérieur se dit prêt à recruter davantage d'étudiants internationaux « pour stabiliser, voire continuer d'étoffer » ses promotions.
Les ordres de grandeur cités par le journal donnent le vertige : au milieu des années 1980, la France comptait environ 1,5 million d'étudiants. En 2025-2026, un peu plus de 3 millions. La courbe a doublé en quarante ans. Mais la décrue du primaire d'aujourd'hui sera celle du supérieur dans dix ou quinze ans. Les grandes écoles le savent — et refusent de voir leurs effectifs fondre avec le vivier français.
La réponse est pragmatique : ouvrir plus largement aux candidatures internationales. Souvent payantes. Prestigieuses pour l'école. Rentables. C'est un modèle que Londres, Boston et Amsterdam pratiquent depuis longtemps. Sauf que la France, dont l'enseignement supérieur reste majoritairement public et peu coûteux pour les étudiants nationaux, n'a jamais vraiment théorisé ce basculement.
On peut légitimement se demander : que devient un système pensé pour éduquer la jeunesse d'un pays quand une part croissante de ses élites est formée pour en repartir ? La question n'est pas illégitime. Elle n'est simplement jamais posée en ces termes.
Suppressions de postes : qui va oser les annoncer ?
Le Figaro parle sans euphémisme de « suppressions de postes ». Dans la fonction publique enseignante, le terme pèse lourd. Chaque poste supprimé, c'est une mutation, une école reconfigurée, parfois une vocation brisée.
Le calendrier politique est périlleux. Un ministre qui annonce de front des milliers de suppressions avant une échéance électorale prend un risque énorme. Un ministre qui ne les annonce pas laisse les recteurs gérer au cas par cas — ce qui donne à la décrue le visage d'une dégradation silencieuse plutôt que celui d'une réforme assumée.
Les réunions qui s'ouvrent ce 21 avril devraient trancher. Rien ne dit qu'elles le feront. L'histoire récente de l'Éducation nationale est celle d'arbitrages différés, de promesses de maintien des moyens, et de redéploiements comptables qui préservent la paix sociale à défaut de produire une vision. La démographie, elle, ne se laisse pas différer.
Un marché du travail qui se contracte au pire moment
Un autre signal, apparemment sans rapport, mérite d'être croisé. 20 Minutes rapporte ce mardi que France Travail a enregistré une chute des intentions de recrutement en 2026 : 2,27 millions de projets, soit 158 000 de moins qu'en 2025 et 764 400 de moins qu'au pic de 2023. Le plus bas niveau depuis 2018.
Pourquoi ce chiffre éclaire-t-il la question scolaire ? Parce qu'un système qui continue à former autant de jeunes diplômés, dans un marché qui recrute moins, voit la prime à l'éducation s'éroder mécaniquement. Si, en plus, les grandes écoles augmentent le volume d'étudiants étrangers pour compenser la décrue française, la concurrence à la sortie des diplômes s'intensifie pour les jeunes Français — pendant que l'embauche ralentit.
Ce n'est pas un scénario catastrophe. C'est une équation. Et personne, dans le discours public actuel, ne pose les trois variables — démographie scolaire, internationalisation du supérieur, marché du travail — dans la même phrase.
Ce que personne ne veut nommer : quelle école voulons-nous ?
La décrue démographique est pourtant une opportunité rare. Baisser les effectifs par classe sans fermer d'école. Expérimenter les pédagogies que la saturation rendait impossibles. Rééquilibrer les moyens vers les territoires les plus fragiles. Repenser la carte scolaire pour qu'elle serve un projet de pays plutôt que de subir ses déplacements.
Rien de tout cela ne se fait spontanément. Il y faut une vision, un récit politique, un arbitrage assumé. Ce que la France ne produit plus guère sur ses sujets de long terme.
À la place, on gère. On ferme à bas bruit. On laisse le privé gagner du terrain. On ouvre les grandes écoles à l'international pour maintenir le chiffre d'affaires symbolique. On promet aux enseignants qu'il n'y aura pas de casse, tout en préparant des suppressions qu'on n'ose pas nommer.
Il faudrait un ministre — ou un pays — pour dire clairement : nous aurons moins d'enfants, donc moins d'élèves, donc moins d'enseignants, mais mieux payés, mieux formés, mieux accompagnés. Un pays qui préférerait enfin la qualité à la masse.
Les réunions commencent ce mardi. Il serait temps.