Corse, échecs et fractures françaises : quand le jeu révèle l'État

La Corse transforme les échecs en arme sociale. Pendant ce temps, l'État externalise sa gestion des risques aux assureurs et abandonne les victimes de violences. Enquête.

Corse, échecs et fractures françaises : quand le jeu révèle l'État
Photo de Adlan sur Unsplash

La France aime se raconter en championne des valeurs universelles. Pourtant, quand on gratte le vernis, ce sont les fractures qui apparaissent. Trois sujets, trois symptômes d’un même mal : l’État se désengage, les citoyens trinquent, et quelques-uns inventent des solutions là où les institutions échouent.

La Corse, ou comment les échecs sauvent une génération

Sur l’île, on ne joue pas aux échecs. On les vit. Seize fois plus de licenciés qu’ailleurs en France, des cours dès le CP, des tournois internationaux qui attirent les grands maîtres. Le secret ? Léo Battesti, figure historique du FLNC, aujourd’hui converti en stratège d’un autre genre. Son credo : "Un enfant qui apprend à réfléchir ne prend pas les armes."

Le résultat est là. La Corse, souvent réduite à ses clichés de violence et de clientélisme, devient un laboratoire social. Les échecs y sont bien plus qu’un sport : un outil de résilience, une école de la patience, une réponse aux échecs du système éducatif continental. Pendant que l’Éducation nationale supprime des postes et externalise ses difficultés, une poignée d’enseignants et d’anciens militants transforment un jeu en arme contre le décrochage.

La question qui fâche : pourquoi cette réussite reste-t-elle une exception ? Pourquoi l’État, si prompt à brandir l’égalité républicaine, ne s’inspire-t-il pas de ce modèle ? La réponse est peut-être dans le miroir que lui tend la Corse. Ici, on a compris que l’émancipation ne vient pas d’en haut. Elle se construit, case par case, comme une partie d’échecs.

Assureurs : les nouveaux gendarmes du management

L’absentéisme coûte cher. Très cher. Alors les entreprises externalisent la solution : elles appellent leurs assureurs. Ces derniers, ravis de vendre un nouveau service, se muent en consultants en management. Leur diagnostic ? "Vos salariés sont épuisés, mais ne comptez pas sur nous pour remettre en cause votre organisation du travail."

Le paradoxe est savoureux. Les mêmes groupes qui refusent d’investir dans des conditions de travail décentes paient désormais des experts pour expliquer à leurs managers comment… mieux gérer le stress. Sans jamais toucher aux causes : cadences infernales, pression hiérarchique, précarité des contrats. Les assureurs, eux, se frottent les mains. Leur business model repose sur un principe simple : "Vendez-leur des solutions, pas des réformes."

Pendant ce temps, le gouvernement regarde ailleurs. La loi sur le droit à la déconnexion ? Une coquille vide. Les inspections du travail ? Sous-dotées. Les salariés, eux, continuent de craquer. Et les assureurs de prospérer.

Violences sexuelles : l’État informe, mais ne protège pas

L’Assemblée nationale vient d’adopter une mesure symbolique : les victimes de violences sexuelles seront désormais informées de la libération de leur agresseur. Une avancée ? À peine. Une rustine sur une machine judiciaire en ruine.

Jusqu’ici, les victimes devaient courir après l’information, supplier un juge de leur accorder ce droit élémentaire. Désormais, l’État daigne leur envoyer un courrier. Mais que fait-il pour les protéger avant ? Rien. Les bracelets électroniques pour les agresseurs sexuels ? Toujours aussi rares. Les places en hébergement d’urgence pour les victimes ? Insuffisantes. Les délais de jugement ? Absurdes.

La proposition de loi, portée par la majorité présidentielle, est typique de la communication macroniste : un geste fort en apparence, vide en réalité. On informe, mais on n’agit pas. On nomme le problème, mais on ne le résout pas. Pendant ce temps, les victimes continuent de vivre dans la peur. Et l’État, une fois de plus, se contente de cocher une case.


Ce qui se joue en Corse, dans les open-spaces et les tribunaux, c’est la même chose : une société qui se débrouille sans l’État. Les Corses réinventent l’éducation par le bas. Les salariés gèrent leur burn-out avec des patchs assurantiels. Les victimes de violences bricolent leur sécurité dans un système qui les ignore.

La France a les moyens de ses ambitions. Mais elle préfère externaliser, sous-traiter, communiquer. Pendant ce temps, les échecs – ceux du jeu comme ceux du système – continuent de se multiplier. À qui la faute ? À un État qui joue les arbitres, mais refuse d’être capitaine.