Sourds au cinéma, eau volée, Camargue en colère : la France qui ignore ses urgences

Le cinéma français explore enfin la surdité, mais l'agriculture pompe l'eau des petits. En Camargue, une ligne THT cristallise la colère. Trois fronts où la France regarde ailleurs.

Sourds au cinéma, eau volée, Camargue en colère : la France qui ignore ses urgences
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La France a un problème avec ses urgences. Pas celles qu’on brandit en une des journaux – les crises géopolitiques, les scandales sanitaires, les émeutes – mais celles qui, discrètes, s’installent dans le paysage comme une gangrène lente. Trois dossiers, trois symptômes d’un même mal : l’État et la société ferment les yeux sur des fractures qui, à force d’être ignorées, deviennent des abîmes.

Le cinéma sourd : une révolution qui parle trop bas

« A Second Life », « Sorda » : ces films ne se contentent pas de mettre en scène des personnages sourds. Ils plongent le spectateur dans leur expérience sensorielle, avec des bandes-son qui reproduisent les distorsions auditives, les silences, les vibrations. Une prouesse technique, mais surtout un geste politique. Pour la première fois, le cinéma français ne se contente pas de montrer le handicap – il le fait vivre.

Pourtant, cette avancée culturelle bute sur un mur : l’indifférence des salles. Les dispositifs d’accessibilité (sous-titrage adapté, boucles magnétiques) restent rares, coûteux, et souvent réservés aux blockbusters. Les films comme Sorda, qui sort en salles ce mercredi, dépendent de circuits militants pour toucher leur public. Miriam Garlo, l’actrice principale, le résume sans détour : « On nous donne des rôles, mais pas les moyens de les jouer devant ceux qui en ont besoin. »

Le paradoxe est cruel. La France, qui se targue d’être le pays des droits culturels, est aussi celui où 80 % des salles de cinéma ne sont pas accessibles aux personnes sourdes ou malentendantes. Une loi de 2005 impose pourtant cette accessibilité… mais sans sanction en cas de non-respect. Résultat : les exploitants préfèrent payer des amendes symboliques plutôt que d’investir. Pendant ce temps, des millions de spectateurs restent sur le carreau. Le cinéma français innove, mais la société, elle, reste sourde.


L’eau volée : quand les gros irrigants dictent la loi

En théorie, la France ne laisse pas la répartition de l’eau au marché. En pratique, elle l’abandonne à des organismes locaux où les plus gros agriculteurs font la loi. Dans les zones en tension hydrique – le Sud-Ouest, la Provence, la vallée du Rhône –, 20 % des irrigants captent 80 % des volumes autorisés. Un système opaque, où les commissions locales, dominées par les syndicats agricoles majoritaires, attribuent les quotas en fonction de l’ancienneté… et des relations.

Le résultat ? Les nouveaux agriculteurs, souvent en bio ou en circuits courts, se voient refuser l’accès à l’eau, tandis que les exploitations industrielles continuent de pomper sans limite. « On nous dit que l’eau est un bien commun, mais en réalité, c’est un bien captif », dénonce un maraîcher du Gard, qui a dû abandonner ses cultures l’été dernier faute de quota. La préfecture, elle, se retranche derrière la « complexité technique » du dossier.

Pourtant, des solutions existent. L’Espagne, confrontée aux mêmes tensions, a instauré un système de redevances progressives : plus on pompe, plus on paie. En France, le gouvernement préfère les discours sur la « sobriété »… tout en laissant les mêmes acteurs décider des règles du jeu. Pendant ce temps, les nappes phréatiques baissent, les rivières s’assèchent, et les petits agriculteurs paient l’addition.


Camargue : la ligne THT qui électrise les colères

400 000 volts, 100 kilomètres de pylônes, et une promesse : alimenter la zone industrielle de Fos-sur-Mer, poumon économique de la région. Le projet de ligne à très haute tension (THT) entre le Gard et les Bouches-du-Rhône devait être une formalité. Il est devenu un cas d’école de l’arrogance étatique.

Depuis l’annonce de la déclaration d’utilité publique (DUP), la Camargue est en ébullition. Agriculteurs, écologistes, élus locaux : tous dénoncent un projet imposé sans concertation, qui va défigurer des paysages classés, menacer la biodiversité (la ligne traverse des zones humides protégées), et servir avant tout les intérêts de quelques industriels. « On nous parle de transition énergétique, mais cette ligne, c’est du béton et de l’acier pour alimenter des usines qui polluent depuis 50 ans », s’insurge un éleveur de taureaux.

Le plus choquant ? L’État a lancé l’instruction de la DUP alors que les recours juridiques ne sont pas épuisés. Une façon de forcer la main aux opposants, comme pour le barrage de Sivens ou l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Sauf qu’en 2026, les citoyens ne se laissent plus faire. Les manifestations se multiplient, et certains menacent de bloquer les chantiers. « Si l’État veut sa ligne, il devra nous passer sur le corps », prévient un maire de la région.

La Camargue n’est pas un cas isolé. Partout en France, les projets d’infrastructures énergétiques se heurtent à la même défiance. Parce que l’État, au lieu d’expliquer, de négocier, de chercher des compromis, préfère jouer la montre et la contrainte. Résultat : des conflits qui s’enlisent, des territoires qui se radicalisent, et une transition écologique qui patine.


Ce qu’il faut retenir : la France des urgences invisibles

Trois dossiers, trois échecs. Pas des échecs techniques, mais politiques. La France sait innover – le cinéma le prouve. Elle sait réguler – en théorie. Mais dès qu’il s’agit de trancher entre des intérêts contradictoires, elle se réfugie dans l’immobilisme, les discours creux, ou les décisions autoritaires.

L’accessibilité culturelle ? Une loi sans dents. La gestion de l’eau ? Un système verrouillé par les lobbies agricoles. La transition énergétique ? Une succession de projets imposés, sans adhésion locale.

Le pire ? Ces urgences ne font même plus débat. Elles sont devenues des non-sujets, reléguées aux pages « Planète » ou « Culture » des journaux, quand elles ne sont pas purement et simplement ignorées. Pourtant, elles disent quelque chose de profond sur la France de 2026 : un pays qui préfère gérer ses crises à la petite semaine plutôt que d’affronter ses contradictions.

Et pendant ce temps, les sourds attendent devant des salles vides, les petits agriculteurs regardent leurs terres se dessécher, et la Camargue se prépare à une guerre des pylônes. La France a les moyens de faire mieux. Elle n’a plus l’excuse de ne pas savoir.