Driss Chraïbi et les pêcheurs de Tarfaya : quand la culture résiste à l'urgence climatique

Centenaire de Driss Chraïbi, hausse de 49% des débarquements à Tarfaya, et canicule qui transforme les parcs en pièges : le Maroc entre héritage et adaptation.

Driss Chraïbi et les pêcheurs de Tarfaya : quand la culture résiste à l'urgence climatique
Photo de Taras Terletskyy sur Unsplash

Driss Chraïbi, ou l’art de déranger un siècle après

Un homme né en 1926 à Mazagan, aujourd’hui El Jadida, fête son centenaire en 2026. Mais Driss Chraïbi n’est pas de ceux qu’on célèbre avec des timbres et des discours lénifiants. Ses romans – Le Passé simple, La Civilisation, ma Mère !... – continuent de gratter là où ça fait mal : la colonisation, les hypocrisies sociales, le poids des traditions. Cent ans après sa naissance, son œuvre reste un miroir tendu à une société marocaine qui oscille entre modernité et repli.

Pourquoi ce centenaire n’est pas qu’un exercice de mémoire ? Parce que Chraïbi incarne une posture intellectuelle qui manque cruellement aujourd’hui : le refus des certitudes. À l’heure où les algorithmes enferment les débats dans des bulles, où les réseaux sociaux transforment la culture en produit de consommation, ses textes rappellent une vérité simple : la littérature doit déranger, pas conforter. Le Maroc, qui se rêve en hub culturel africain, aurait tout intérêt à relire Chraïbi avant de signer le prochain contrat de soft power.


Tarfaya : quand la mer nourrit malgré tout

À 1 200 kilomètres au sud d’El Jadida, le port de Tarfaya enregistre une hausse de 49 % des débarquements de pêche côtière et artisanale sur un an. 14 691 tonnes en quatre mois, pour une valeur marchande de 209,6 millions de dirhams. Derrière ces chiffres, une réalité moins reluisante : cette croissance cache des déséquilibres structurels.

Les poissons pélagiques – sardines, maquereaux – représentent 82 % des captures. Leur valeur a bondi de 112 %, mais leur abondance même est un symptôme. Ces espèces, moins nobles que le poisson blanc, prolifèrent quand les écosystèmes marins sont perturbés par la surpêche ou le réchauffement. À l’inverse, les débarquements de poisson blanc, plus lucratifs, stagnent. L’Office national des pêches (ONP) se félicite, mais la question se pose : cette manne est-elle durable, ou le signe avant-coureur d’un effondrement ?

Tarfaya, c’est aussi un laboratoire des fractures territoriales. La région, historiquement marginalisée, voit ses ressources exploitées sans que les retombées locales ne suivent. Les pêcheurs artisanaux, souvent endettés auprès des mareyeurs, restent dépendants des cours fixés par les grossistes de Casablanca ou Agadir. L’État parle de "souveraineté alimentaire", mais sur le terrain, la chaîne de valeur profite surtout aux intermédiaires.


Canicule et parcs publics : l’illusion du répit

À Marrakech, les températures flirtent avec les 45°C. Les habitants se ruent dans les parcs publics pour échapper à la fournaise des logements mal isolés. Mais ces espaces verts, censés offrir un peu de fraîcheur, deviennent des pièges. Les médias locaux rapportent une recrudescence de morsures de serpents et de piqûres d’insectes. La nuit, l’obscurité et le manque d’éclairage transforment les pelouses en zones à risque.

Le problème n’est pas nouveau, mais il s’aggrave. Les municipalités, déjà sous pression financière, peinent à entretenir ces espaces. Les budgets alloués à la sécurité et à l’éclairage sont souvent sacrifiés au profit de projets plus visibles – et plus rentables politiquement. Résultat : les parcs, censés être des lieux de sociabilité, deviennent des symboles des fractures urbaines.

Cette situation révèle une contradiction plus large. Le Maroc mise sur le tourisme et les grands événements (comme le Mondial 2026) pour projeter une image de modernité. Mais derrière les façades lissées, les infrastructures de base – éclairage, entretien, sécurité – montrent leurs limites. La canicule n’est pas qu’un phénomène météorologique : elle expose les failles d’une gouvernance qui privilégie le court terme.


Ce qu’il faut retenir

  1. Driss Chraïbi, un héritage à réactiver : Son centenaire n’est pas une commémoration, mais un rappel. Dans un Maroc qui se rêve en puissance culturelle, la littérature doit rester un contre-pouvoir, pas un outil de propagande.
  2. La pêche à Tarfaya, miroir des déséquilibres : La hausse des débarquements cache une réalité moins rose : dépendance aux espèces pélagiques, inégalités territoriales, et une souveraineté alimentaire qui reste théorique pour les pêcheurs locaux.
  3. Les parcs publics, symptômes d’un urbanisme en crise : La canicule révèle l’état des infrastructures. Les espaces verts, censés offrir un répit, deviennent des zones de danger. Un signe que les priorités municipales sont ailleurs.
  4. L’urgence climatique comme révélateur : Que ce soit à Tarfaya ou à Marrakech, la crise écologique expose les fractures sociales et territoriales. Le Maroc peut-il concilier adaptation climatique et justice sociale ? La réponse se joue aujourd’hui, pas dans les discours.