Casablanca en chantier : les dossiers qui réveillent une ville résignée

Après des décennies de blocages, Casablanca voit enfin avancer des projets emblématiques comme l'avenue Royale ou Médiouna. Mais ces chantiers révèlent aussi les fractures d'une ville où l'urgence sociale et l'informel dictent encore leur loi.

Casablanca en chantier : les dossiers qui réveillent une ville résignée
Photo de Maksim Zinchenko sur Unsplash

Casablanca, mai 2026. La ville qui ne dormait jamais semble enfin se réveiller - mais d'un sommeil agité, fait de résignation et d'espoirs contrariés. Après quarante ans d'enlisement, l'avenue Royale sort enfin de terre. La décharge de Médiouna, ce monstre à ciel ouvert qui empoisonnait les quartiers sud depuis des générations, commence à être domestiquée. Même Derb Ghallef, ce labyrinthe de l'informel que personne n'osait toucher, voit ses premiers murs bouger. Pourtant, ces avancées spectaculaires cachent mal une réalité plus trouble : Casablanca reste une ville où l'urgence sociale et l'économie parallèle dictent encore leur loi, bien plus que les plans d'urbanisme.

L'avenue Royale : quand le béton efface quarante ans de promesses

Quarante ans. C'est le temps qu'il aura fallu pour que le premier coup de pioche soit donné sur ce qui devait être l'artère majestueuse de la capitale économique. Entre spéculations foncières, conflits de propriété et inertie administrative, le projet est devenu le symbole d'une ville paralysée par ses propres contradictions. Aujourd'hui, les grues tournent enfin, mais à quel prix ?

Les expropriations ont laissé des cicatrices. Dans les quartiers populaires qui bordent le tracé, des familles entières ont été déplacées vers des logements sociaux souvent éloignés des centres d'emploi. "On nous a promis des compensations, mais personne ne nous a expliqué comment on allait vivre sans nos commerces, sans nos réseaux", témoigne un ancien habitant de Hay Mohammadi. Le chantier avance, mais la question reste entière : à qui profitera vraiment cette avenue ? Aux promoteurs immobiliers qui développent déjà des tours de luxe ? Ou aux Casablancais qui attendent depuis des décennies des transports dignes de ce nom ?

Ce qui frappe, c'est le contraste entre l'ampleur des moyens déployés et la modestie des résultats concrets pour les citoyens. L'avenue Royale devait être le symbole d'une ville moderne, connectée, inclusive. Elle risque de devenir celui d'une métropole où les grands projets servent d'abord les intérêts d'une minorité, tandis que la majorité continue de se débrouiller dans l'informel.

Médiouna : la décharge qui résiste à la modernité

À une vingtaine de kilomètres du centre-ville, la décharge de Médiouna était devenue un symbole de l'échec environnemental marocain. Des montagnes d'ordures à perte de vue, des odeurs pestilentielles qui s'infiltraient dans les maisons, des enfants qui fouillaient les déchets pour survivre - le tableau était connu, documenté, dénoncé depuis des années. Pourtant, il a fallu attendre 2026 pour que les premières mesures concrètes soient prises.

Le projet de réhabilitation est ambitieux : transformation en centre de traitement moderne, création d'emplois verts, récupération des biogaz. Mais sur le terrain, la réalité est plus complexe. Les récupérateurs informels, qui faisaient vivre des centaines de familles, se retrouvent du jour au lendemain privés de leur gagne-pain. "On nous dit que c'est pour notre bien, mais personne ne nous propose d'alternative", explique un jeune homme qui travaillait depuis dix ans sur le site.

Cette situation illustre parfaitement le paradoxe casablancais : les solutions techniques existent, mais elles butent sur l'absence de réponse sociale. La ville veut se moderniser, mais elle oublie ceux qui font tourner son économie informelle. Résultat : les chantiers avancent, mais les fractures se creusent.

Derb Ghallef : l'informel qui résiste à la formalisation

Si un endroit incarne les contradictions de Casablanca, c'est bien Derb Ghallef. Ce quartier mythique de l'électronique et de la contrefaçon est à la fois une machine économique informelle et un casse-tête pour les urbanistes. Pendant des années, les autorités ont fermé les yeux sur ce marché géant où tout s'achète et se vend, des pièces détachées aux produits de luxe contrefaits.

Aujourd'hui, le quartier est en pleine mutation. Des opérations de restructuration ont commencé, avec la promesse de transformer ce bidonville high-tech en un pôle économique moderne. Mais ici aussi, les questions sociales sont reléguées au second plan. Que vont devenir les milliers de petits commerçants qui font vivre le quartier ? Comment vont-ils s'adapter à un environnement plus régulé, plus cher, plus exigeant ?

"Derb Ghallef, c'est l'histoire de Casablanca en miniature", explique un sociologue local. "Une économie qui fonctionne parce qu'elle échappe aux règles, mais qui ne peut pas durer éternellement. Le problème, c'est que personne n'a pensé à ce qui viendrait après."

La résignation, ce ciment invisible de la ville

Ce qui frappe le plus dans ces chantiers, c'est l'absence de mobilisation citoyenne. À Casablanca, les habitants ont appris à se méfier des promesses. Ils ont vu trop de projets annoncés, trop de plans ambitieux rester lettre morte. Aujourd'hui, quand les grues arrivent enfin, beaucoup préfèrent attendre de voir plutôt que de croire.

Cette résignation est le vrai défi de la ville. Comment reconstruire la confiance quand des générations entières ont appris que les grands projets ne changeaient rien à leur quotidien ? Comment faire adhérer les citoyens à un projet urbain quand les inégalités continuent de se creuser ?

Les chantiers qui avancent aujourd'hui à Casablanca sont une bonne nouvelle. Mais ils ne suffiront pas à transformer la ville si ils ne s'accompagnent pas d'une véritable révolution sociale. Une révolution où l'urbanisme ne serait plus l'affaire des promoteurs et des technocrates, mais celle de tous les Casablancais. Où chaque avenue, chaque décharge réhabilitée, chaque quartier restructuré serait l'occasion de réduire les fractures plutôt que de les creuser.

Pour l'instant, les grues tournent. Mais la ville, elle, reste en équilibre instable entre modernité et informel, entre promesses et résignation. Le réveil de Casablanca a commencé, mais personne ne sait encore s'il sera doux... ou brutal.