Cannes 2026 : quand le cinéma interroge nos peurs et nos espoirs face à l'IA et l'humain

À Cannes, Kore-eda et Herry explorent l'IA et l'alcoolisme, tandis que la nature rappelle ses équilibres fragiles. Le cinéma et l'écologie comme miroirs de nos contradictions.

Cannes 2026 : quand le cinéma interroge nos peurs et nos espoirs face à l'IA et l'humain
Photo de Jeremy Yap sur Unsplash

Le Festival de Cannes 2026 s’ouvre comme un miroir tendu à une société française en pleine crise existentielle. Entre les robots qui questionnent notre humanité et les réalisatrices qui auscultent nos failles intimes, le cinéma se fait laboratoire des peurs et des espoirs d’une époque. Pendant ce temps, dans l’ombre des palaces, la nature rappelle que ses équilibres sont aussi précaires que nos certitudes.

Kore-eda et l’IA : quand le robot devient plus humain que l’homme

Hirokazu Kore-eda, palmé en 2018 pour Une affaire de famille, revient en compétition avec Sheep in the Box, un film qui pousse plus loin sa réflexion sur ce qui nous définit. Cette fois, c’est un enfant-robot qui sert de catalyseur à une famille en deuil. Le réalisateur japonais, interrogé par Franceinfo, pose la question crûment : "Est-ce que nous ne sommes pas en train de perdre ces choses qui nous définissent en tant qu’êtres humains ?"

La réponse n’est pas dans le film, mais dans la façon dont il est reçu. À une époque où l’intelligence artificielle s’immisce dans tous les interstices de nos vies – des algorithmes de justice aux assistants vocaux –, Kore-eda nous force à regarder en face une vérité dérangeante : et si le vrai danger n’était pas que les machines deviennent trop humaines, mais que nous, nous le devenions trop peu ?

Le film arrive à point nommé. Alors que l’Europe s’apprête à durcir sa régulation sur l’IA, Sheep in the Box sonne comme un avertissement poétique. Pas de dystopie hollywoodienne ici, mais une plongée intimiste dans ce qui nous échappe : l’empathie, la mémoire, la capacité à vivre avec la perte. En somme, tout ce que les algorithmes ne savent pas encore – et peut-être ne sauront jamais – reproduire.

Jeanne Herry : le cinéma comme thérapie collective

De l’autre côté du spectre, Jeanne Herry, avec Garance, explore une autre forme de défaillance humaine : l’alcoolisme. Après Pupille (sur l’adoption) et Je verrai toujours vos visages (sur la justice restaurative), la réalisatrice confirme son talent pour transformer des sujets de société en récits populaires. Garance, porté par Adèle Exarchopoulos, raconte l’histoire d’une actrice dont la carrière et la vie personnelle basculent à cause de l’alcool.

Ce qui frappe chez Herry, c’est sa capacité à éviter le misérabilisme. Comme elle l’a fait avec la justice restaurative, elle aborde l’addiction non pas comme une fatalité, mais comme un processus – douloureux, mais pas sans issue. "Elle a le goût des autres", écrit Le Monde à son sujet. Une phrase qui résume toute sa filmographie : un cinéma qui regarde les failles sans jamais les exploiter, qui tend la main sans tomber dans le pathos.

À l’heure où la France débat de la fin de vie et des addictions, Garance tombe à pic. Il rappelle que le cinéma peut être un espace de catharsis collective, bien plus efficace que les discours moralisateurs ou les lois répressives.

Quentin Dupieux et James Gray : le cinéma comme jeu de miroirs déformants

Si Kore-eda et Herry auscultent nos âmes, Quentin Dupieux et James Gray, eux, jouent avec nos attentes. Full Phil, présenté en séance de minuit, est un ovni où Woody Harrelson et Kristen Stewart se livrent à une performance absurde dans un palace parisien. "Un père tente de reconnecter avec sa fille. Elle mange, il gonfle", résume la critique. Dupieux, une fois de plus, déroute. Mais derrière l’humour potache, il y a une réflexion sur la communication – ou plutôt son impossibilité – entre les générations.

James Gray, avec Paper Tiger, revient aux sources de son cinéma : le drame familial et la mafia russe. Adam Driver et Scarlett Johansson y incarnent deux frères pris dans les rets de la pègre new-yorkaise. Le film, en compétition, est un mélo crépusculaire où la violence physique le dispute à la violence psychologique. Gray, comme à son habitude, filme les hommes comme des animaux traqués, prisonniers de leurs propres mythes.

Ces deux films, aussi différents soient-ils, partagent une même obsession : montrer des personnages en quête de sens dans un monde qui n’en offre plus. Une métaphore, peut-être, de notre époque.

La nature rappelle ses lois : frelons, loups et chefs étoilés

Pendant que le cinéma interroge nos limites, la nature, elle, les rappelle. Le frelon asiatique, espèce invasive venue de Chine, continue de proliférer en France, décimant les abeilles. Malgré le plan national de lutte présenté fin avril, les apiculteurs tirent la sonnette d’alarme : "On voit que ça va être une grosse année", confie l’un d’eux à Le Monde. Le piégeage des fondatrices au printemps est crucial, mais il ne suffit pas. La bataille est perdue d’avance si l’on ne comprend pas que le problème n’est pas le frelon, mais notre rapport à la biodiversité.

Stéphane Foucart, dans sa chronique, enfonce le clou : "Quand nous tuons des loups ou des renards, nous avons une idée précise des bénéfices que nous en tirerons, mais aucune des bienfaits qui disparaissent avec eux." L’épidémie d’hantavirus, qui a frappé le navire Hondius et rappelé les risques des zoonoses, est un exemple criant. Le meilleur rempart contre ces maladies ? La stabilité des écosystèmes, qui repose sur la présence de grands prédateurs. En d’autres termes : moins on touche à la nature, moins elle nous touche en retour.

Cette prise de conscience écologique trouve un écho inattendu dans les cuisines. Plus de 50 chefs étoilés, dans une tribune au Monde, appellent à une révolution agricole. "La compétitivité produit des volumes sans âme, l’agriculture durable crée de véritables richesses", écrivent-ils. Leur plaidoyer pour une production moins intensive, plus familiale et qualitative, est un pied de nez à l’agro-industrie. À l’heure où les scandales sanitaires se multiplient, ces chefs rappellent que la gastronomie n’est pas qu’une affaire de saveurs, mais aussi de valeurs.

Ce qu’il faut retenir : le cinéma et l’écologie comme miroirs de nos contradictions

Cannes 2026 et les débats écologiques actuels ont ceci en commun : ils nous renvoient à nos contradictions. D’un côté, des films qui explorent nos peurs face à l’IA, nos addictions, nos échecs familiaux. De l’autre, une nature qui se rebiffe, des chefs qui prônent la durabilité, des scientifiques qui rappellent que l’équilibre est une question de vie ou de mort.

Le cinéma, cette année, ne se contente pas de divertir. Il questionne, il provoque, il soigne. Kore-eda nous demande ce qui fait de nous des humains. Herry nous montre que la guérison est possible. Dupieux et Gray, chacun à leur manière, nous rappellent que le monde est un théâtre absurde où nous jouons des rôles que nous n’avons pas choisis.

Pendant ce temps, la nature, elle, n’a pas de scénario. Elle agit, et nous subissons. Les frelons asiatiques, les hantavirus, les appels des chefs étoilés : autant de signaux d’alarme. La question n’est plus de savoir si nous allons changer, mais comment.

Et si la réponse était dans ces films ? Pas comme des solutions toutes faites, mais comme des invitations à regarder en face ce que nous refusons de voir : notre vulnérabilité, notre interdépendance, notre capacité à nous réinventer. Le cinéma et l’écologie, finalement, nous disent la même chose : l’avenir n’est pas une fatalité, mais un choix. À nous de jouer.