Bac 2026, cinéma et urgences sanitaires : le Maroc à l'épreuve de ses contradictions
Entre surveillance high-tech des examens, hommage au cinéma national à Strasbourg et crises dans les maternités, le Maroc révèle ses fractures entre modernité affichée et réalités sociales.
Le Maroc se réveille ce mardi sous une chaleur qui n’épargne personne – ni les lycéens planchant sur leur bac, ni les médecins en grève larvée dans les maternités, ni les cinéastes dont les œuvres traversent la Méditerranée. Trois fronts, trois visages d’un même pays : celui qui parade sur la scène internationale tout en étouffant sous le poids de ses contradictions internes.
Bac 2026 : quand l’État sort l’artillerie technologique contre ses propres élèves
Ce matin, 8h. Des centaines de milliers de candidats marocains franchissent les grilles des lycées, sacs ouverts, poches retournées. Pour la première fois, des détecteurs de téléphones scannent les corps comme aux aéroports. Le ministère de l’Éducation nationale a décidé de frapper fort : fini les fuites de sujets sur WhatsApp, les captures d’écran partagées en temps réel, les groupes Telegram où s’échangent les corrigés avant même la fin de l’épreuve.
Le message est clair : la triche est un fléau national, et l’État compte bien le mater avec les moyens du bord. Mais derrière cette démonstration de force technologique se cache une réalité plus crue. Ces détecteurs, ces fouilles, ces procédures dignes d’un contrôle douanier – ne sont-ils pas le symptôme d’un système éducatif malade ? Un système où la pression des résultats, l’absence de confiance et l’obsession du diplôme transforment chaque examen en champ de bataille ?
La triche n’est pas une invention marocaine, mais son ampleur ici révèle autre chose : l’échec d’un modèle qui privilégie la mémorisation à la réflexion, la notation à la pédagogie. En déployant des détecteurs plutôt que des réformes structurelles, l’État soigne les symptômes sans s’attaquer à la racine du mal. Et pendant ce temps, les élèves, pris entre la peur de l’échec et la tentation de contourner les règles, deviennent les otages d’un système qui les dépasse.
Cinéma marocain à Strasbourg : quand l’art devient un miroir tendu à la société
À 2 500 kilomètres de Rabat, la Cinémathèque de Tanger offre une carte blanche à Strasbourg. Six films, six fragments d’un Maroc que les officiels préfèrent souvent garder dans l’ombre. Parmi eux, "Mirage", le seul long-métrage d’Ahmed Bouanani, cinéaste, poète et dessinateur disparu en 2011. Un film tourné en 1979, censuré pendant des années, qui explore les illusions d’un pays en quête de modernité.
Pourquoi ce choix ? Pourquoi maintenant ? Parce que le cinéma marocain, comme le pays lui-même, est un mélange de lumière et d’ombre. "La Mère de Tous les Mensonges", d’Asmae El Moudir, primé à Cannes en 2023, y est aussi projeté. Un documentaire qui dissèque les non-dits d’une famille, mais aussi, par extension, ceux d’une société où la mémoire se heurte aux tabous.
Strasbourg n’est pas un hasard. La ville alsacienne, à la croisée de l’Europe et de l’Afrique, incarne cette tension entre deux mondes que le Maroc connaît bien : celui de la modernité affichée et celui des traditions qui résistent. En exportant ces films, le Royaume montre une facette de lui-même qu’il maîtrise mal – celle d’un pays complexe, contradictoire, où l’art devient un exutoire.
Mais attention : ce soft power culturel a ses limites. À l’intérieur des frontières, les salles de cinéma ferment, les budgets culturels fondent, et les artistes indépendants peinent à trouver leur place. Le Maroc peut bien briller à l’étranger, tant que ses propres citoyens n’ont pas accès à cette culture, le miroir restera brisé.
Maternités en crise : quand l’État abandonne les femmes au bord du gouffre
À l’hôpital de proximité de Lahraouiyine, dans la province de Médiouna, la maternité est en ébullition. Depuis des semaines, les médecins boycottent les gardes, refusent de signer les certificats de naissance, et laissent les parturientes dans un no man’s land administratif. Le 30 mai, des femmes ont été contraintes de quitter l’établissement sans leurs papiers, leurs nouveau-nés dans les bras, faute de médecins pour constater les naissances.
La raison ? Un conflit interne entre praticiens, une gestion chaotique, et surtout, l’absence criante de moyens. Les sages-femmes, seules présentes, font ce qu’elles peuvent, mais elles n’ont pas le droit de signer les actes officiels. Résultat : des mères rentrent chez elles sans certificat de naissance, sans suivi postnatal, avec le risque de voir leurs enfants privés d’état civil.
Ce n’est pas un cas isolé. À travers le pays, les maternités publiques étouffent sous le poids des dysfonctionnements. Manque de personnel, matériel vétuste, salaires de misère – les médecins spécialistes, fraîchement diplômés, ne sont affectés qu’en août, après des mois d’attente. Pendant ce temps, les femmes accouchent dans des conditions dignes du XIXe siècle.
Le ministre de la Santé, Amine Tahraoui, a beau vanter une "mesure inédite" pour accélérer les affectations, sur le terrain, c’est l’anarchie. Les Groupements Sanitaires Territoriaux (GST), censés améliorer la coordination entre hôpitaux, ne sont qu’une coquille vide. Les médecins, épuisés, désertent le public pour le privé. Et les femmes, surtout les plus pauvres, paient le prix fort.
Ce qu’il faut retenir : un pays schizophrène
Le Maroc de juin 2026 est un pays qui court après la modernité tout en laissant pourrir ses fondations.
- L’éducation ? On y déploie des détecteurs de téléphones comme on installerait des caméras de surveillance dans une prison. La confiance est morte, vive le contrôle.
- La culture ? On l’exporte à Strasbourg comme on vendrait des tapis à un touriste – un produit d’appel, pas une priorité nationale.
- La santé ? On forme des médecins, mais on les laisse moisir dans l’attente d’une affectation. On construit des hôpitaux flambant neufs, mais on oublie de les doter en personnel.
Derrière les discours sur la souveraineté, l’innovation et le rayonnement international, le Maroc reste un pays où les fractures sociales saignent à ciel ouvert. La chaleur de ce mardi n’est pas seulement météorologique : elle est le symptôme d’un État qui surchauffe, incapable de concilier ses ambitions et ses réalités.
Et pendant ce temps, les lycéens, les cinéastes et les femmes en travail continuent de payer la note.