Hilma af Klint, Greta Thunberg : quand l'art et l'écologie réinventent l'engagement

Deux expositions et un documentaire révèlent comment l'art abstrait et le militantisme climatique redéfinissent l'engagement en France, entre héritage invisible et combat générationnel.

Hilma af Klint, Greta Thunberg : quand l'art et l'écologie réinventent l'engagement
Photo de Tim Mossholder sur Unsplash

L'abstraction avant l'abstraction : quand le Grand Palais répare une injustice historique

Le Grand Palais consacre une rétrospective à Hilma af Klint, cette artiste suédoise morte dans l'oubli en 1944 après avoir peint, dès 1906, des toiles abstraites qui devancent Kandinsky ou Mondrian de plusieurs années. L'exposition, qui réunit près de 200 œuvres, révèle un paradoxe typiquement français : comment une pionnière aussi radicale a-t-elle pu être effacée des récits officiels de l'art moderne ?

La réponse tient en trois mots : ésotérisme, genre et institution. Af Klint, femme dans un milieu dominé par les hommes, explorait des thèmes spirituels et scientifiques à travers des compositions géométriques et symboliques. Ses "Peintures pour le Temple", conçues comme une série de 193 toiles, mêlent mathématiques, biologie et mysticisme. Une approche trop dérangeante pour les gardiens du temple artistique parisien, qui ont préféré célébrer les hommes blancs et rationnels de l'abstraction.

Aujourd'hui, le Grand Palais tente de réparer cette omission, mais le geste sonne creux. Où sont les œuvres d'Af Klint dans les collections permanentes des musées français ? Pourquoi a-t-il fallu attendre 2026 pour qu'une institution nationale lui consacre une exposition ? La France, qui se targue d'être la patrie des avant-gardes, reste prisonnière de ses propres mythes. L'art contemporain français, lui, continue de survaloriser les figures masculines - on pense à Pierre Soulages, dont les rétrospectives s'enchaînent, ou à Daniel Buren, omniprésent dans l'espace public.

Cette exposition pose une question dérangeante : combien d'autres artistes, femmes ou non-occidentaux, attendent encore d'être "redécouverts" ? Et surtout, les institutions sont-elles prêtes à remettre en cause leur propre histoire ?

Greta Thunberg et les "grèves scolaires" : le documentaire qui révèle l'épuisement d'une génération

Pendant que le Grand Palais célèbre une artiste oubliée, les salles de cinéma suédoises projettent "Strejkarna" ("Les Grèves"), un documentaire qui suit pendant sept ans une douzaine d'adolescents à l'origine du mouvement Fridays for Future. Réalisé par Helena Molin, le film offre un regard brut sur l'engagement climatique : entre espoirs démesurés et accablement face à l'inaction des gouvernements.

Le contraste avec la France est saisissant. Alors que les jeunes Suédois apparaissent déterminés, organisés, et soutenus par une partie de la société civile, leurs homologues français semblent plus isolés. Les marches pour le climat à Paris attirent encore du monde, mais l'énergie des débuts s'est dissipée. Les raisons ? Une répression policière plus brutale, un discours médiatique souvent moqueur ("les enfants gâtés qui sèchent les cours"), et surtout, un manque de relais politiques.

Le documentaire montre aussi les limites du militantisme adolescent. Comment concilier études, vie sociale et combat climatique ? Comment gérer la pression médiatique quand on a 16 ans ? Et surtout, comment ne pas sombrer dans le désespoir quand on réalise que les adultes au pouvoir ne prendront pas les décisions nécessaires ?

En France, ces questions résonnent avec une actualité brûlante. Alors que le pays vient de connaître son premier épisode de canicule précoce - avec des températures dépassant les 35°C dans plusieurs départements dès la mi-mai - les alertes des scientifiques semblent toujours tomber dans l'oreille d'un sourd. Le gouvernement parle de "transition écologique", mais les mesures concrètes se font attendre. Pendant ce temps, les jeunes militants français regardent "Strejkarna" en se demandant s'ils ne sont pas en train de vivre la même désillusion que leurs camarades suédois.

Le Louvre cambriolé : quand l'art devient un enjeu de sécurité nationale

Entre l'exposition Af Klint et le documentaire sur Thunberg, un autre livre fait parler de lui : "Main basse sur le Louvre. Les secrets du casse", qui raconte le cambriolage spectaculaire du musée parisien en octobre 2025. Les auteurs, trois journalistes dont Jérémie Pham-Lê du Monde, révèlent les failles d'un système de sécurité censé être inviolable.

Le plus choquant n'est pas tant le vol lui-même - des bijoux estimés à plusieurs millions d'euros - que la manière dont il a été perpétré. Les cambrioleurs ont exploité des failles humaines et technologiques : un gardien complice, des caméras mal positionnées, et surtout, une routine qui a rendu le musée vulnérable. Les auteurs pointent du doigt un problème récurrent en France : la sous-estimation des risques liés à la sécurité des œuvres d'art.

Le livre révèle aussi les dessous sordides du trafic d'art. Les bijoux volés auraient été destinés à des collectionneurs du Golfe, prêts à payer des fortunes pour des pièces uniques. Une économie parallèle qui rappelle que l'art n'est pas seulement une question de culture, mais aussi de pouvoir et d'argent.

Cette affaire pose une question cruciale : dans un pays où les musées sont régulièrement en grève pour dénoncer le manque de moyens, peut-on vraiment garantir la sécurité des œuvres ? Le Louvre, fleuron du patrimoine français, apparaît comme un symbole de ces contradictions : un lieu de savoir et de beauté, mais aussi une institution fragilisée par des années de restrictions budgétaires.

Ce qu'il faut retenir : l'engagement comme fil rouge

Ces trois sujets - l'exposition Af Klint, le documentaire sur Thunberg, et le livre sur le cambriolage du Louvre - dessinent une même problématique : celle de l'engagement, sous toutes ses formes.

D'un côté, l'engagement artistique d'Hilma af Klint, qui a choisi de défier les conventions de son époque pour explorer des territoires inexplorés. De l'autre, l'engagement militant des jeunes Suédois, qui refusent de laisser les générations précédentes hypothéquer leur avenir. Et enfin, l'engagement - ou plutôt le manque d'engagement - des institutions françaises, qui peinent à protéger leur patrimoine tout en célébrant leur histoire.

La France se trouve à un carrefour. Elle peut continuer à célébrer son passé glorieux tout en laissant filer les enjeux du présent. Ou elle peut choisir de regarder en face ses contradictions : entre un patrimoine artistique riche mais mal partagé, une jeunesse engagée mais peu écoutée, et des institutions fragilisées qui peinent à assurer leurs missions.

Une chose est sûre : l'art et l'écologie ne sont plus des sujets marginaux. Ils sont devenus des champs de bataille où se jouent les luttes de pouvoir, les inégalités générationnelles, et l'avenir même de notre société. À nous de décider si nous voulons en être les spectateurs... ou les acteurs.