Maroc 2026 : quand l'océan, le feu et les silences menacent la souveraineté

Entre projets aquacoles ambitieux, incendies de récoltes et mémoire maritime oubliée, le Maroc affronte ses contradictions environnementales et culturelles.

Maroc 2026 : quand l'océan, le feu et les silences menacent la souveraineté
Photo de Griffin Wooldridge sur Unsplash

L'aquaculture, nouveau mirage de la souveraineté alimentaire ?

Le gouvernement d'Akhannouch mise sur l'aquaculture pour réduire la dépendance aux importations de poisson. Six projets couvrant 110 hectares viennent d'être validés, de Safi à Sidi Ifni. Algues, coquillages, poissons : l'ambition est claire. Mais derrière les communiqués triomphants, les questions s'accumulent.

D'abord, le choix des zones. Pourquoi concentrer ces fermes sur des littoraux déjà fragilisés par l'érosion et la pollution ? Les pêcheurs artisanaux de Sidi Ifni s'inquiètent : leurs zones de pêche traditionnelles pourraient être privatisées au profit d'entreprises comme Taiba Seafood, basée à Laâyoune. Le ministère de la Pêche maritime parle de "création d'emplois". Mais à quel prix ? Les emplois locaux seront-ils prioritaires, ou ces projets serviront-ils surtout à blanchir des capitaux étrangers ?

Ensuite, l'impact environnemental. L'élevage intensif de poissons génère des déchets organiques qui asphyxient les écosystèmes marins. Les algues cultivées pourraient perturber les herbiers naturels, essentiels pour la biodiversité. Aucune étude d'impact sérieuse n'a été rendue publique. Le gouvernement se contente de vagues promesses sur la "durabilité". Comme si la souveraineté alimentaire pouvait se construire sur des sables mouvants.

Les incendies de récoltes, symptôme d'un État absent

Dans la région de Rahamna, les incendies de récoltes se multiplient. Le dernier en date a ravagé des hectares de blé à Ibzidrane. Les habitants accusent : "C'est toujours la même histoire. On nous promet des comités de vigilance, mais rien ne change." Le Moroccan Observatory for Public Freedoms and Human Rights a interpellé le wali de la région, exigeant la mise en place d'une cellule de crise.

Pourtant, les solutions existent. En Espagne, des drones équipés de caméras thermiques surveillent les zones à risque. En Californie, des pare-feu sont systématiquement entretenus avant la saison sèche. Au Maroc ? Rien. Ou presque. Les autorités locales se contentent de communiqués après chaque catastrophe. Comme si la prévention était un luxe, pas une nécessité.

Ces incendies ne sont pas que des accidents. Ils révèlent l'échec d'une gouvernance locale. Les communes rurales manquent cruellement de moyens. Les routes sont impraticables, les points d'eau inexistants. Comment lutter contre les feux quand les pompiers doivent parcourir 50 km sur des pistes défoncées ?

Safi et l'Atlantique : une mémoire maritime oubliée

En 1970, le radeau Ra II quittait Safi pour traverser l'Atlantique. Une expédition scientifique, mais aussi un symbole : l'océan comme trait d'union entre les civilisations. Aujourd'hui, Safi n'est plus qu'un port industriel parmi d'autres, où les pêcheurs luttent pour survivre face à la surpêche et à la pollution.

La ville a pourtant un potentiel culturel immense. Ibn Khaldoun la décrivait comme la "porte de l'Atlantique". Mais qui s'en souvient ? Les touristes préfèrent Essaouira, plus "authentique". Les investisseurs privilégient Tanger, plus "moderne". Safi, elle, se meurt lentement. Ses plages sont souillées par les rejets des usines de phosphate. Son port historique est laissé à l'abandon.

Pourtant, des initiatives locales tentent de redonner vie à ce patrimoine. Des associations organisent des festivals de musique gnawa, héritière des échanges transsahariens. Des artisans restaurent des embarcations traditionnelles. Mais sans soutien des pouvoirs publics, ces efforts restent marginaux.

Ce qu'il faut retenir

Le Maroc est à la croisée des chemins. D'un côté, des projets ambitieux comme l'aquaculture, qui pourraient renforcer la souveraineté alimentaire. De l'autre, une réalité bien moins reluisante : des incendies à répétition, une mémoire maritime oubliée, et des populations locales abandonnées à leur sort.

La souveraineté ne se décrète pas. Elle se construit, jour après jour, avec des politiques publiques cohérentes et une véritable implication des citoyens. Aujourd'hui, le Royaume en est encore loin. Entre les promesses du gouvernement et les réalités du terrain, le fossé n'a jamais été aussi grand.