Société : l'école et le travail craquent, la justice tergiverse
L'OIT recense 840 000 morts annuels liés aux risques psychosociaux. Violences à l'école, dopage étudiant, justice empêtrée : une société qui ne tient plus.
Une professeure assassinée à Saint-Jean-de-Luz. Un homme tailladé à la machette dans le métro parisien en plein après-midi. Et, en arrière-plan statistique, 840 000 morts par an liés au stress et au harcèlement au travail. La violence ne fait plus irruption : elle s'est installée. Et les institutions chargées de la contenir donnent, ce mardi 28 avril, un spectacle de fatigue rare.
L'école sommée de tout encaisser
La cour d'assises des mineurs de Pau vient de juger l'assassinat d'Agnès Lassalle, professeure tuée par un de ses élèves. Dans une tribune au Monde, Valérie Ginet, secrétaire générale de la Fédération de la formation et de l'enseignement privés-CFDT, formule en une phrase ce que l'institution refuse d'entendre : « L'école ne doit pas être le lieu où la société dépose ses violences sans se donner les moyens de les contenir. » Elle ajoute, plus sec encore : « Le courage des professeurs ne peut pas tenir lieu de politique publique. »
Elle a raison. Depuis quinze ans, la doctrine non écrite de l'Éducation nationale consiste à compenser le retrait des autres institutions — protection de l'enfance, psychiatrie pédiatrique, justice des mineurs — par la résilience des enseignants. Cela tient tant qu'il n'y a pas de drame. Le drame s'est produit. La tribune demande des réponses. L'arbitrage budgétaire, lui, se joue ailleurs.
Et la pression remonte la chaîne scolaire. Le Monde raconte ce mardi le dopage cognitif chez les étudiants : détournement de psychostimulants prescrits pour le trouble déficitaire de l'attention, augmentation des doses pour tenir les concours. Un médecin cité résume : « Le plus grand danger, c'est de croire à une pilule magique. » La sélection à la française produit ses propres dégâts collatéraux, méthodiquement.
Au passage, une autre tribune, signée par les associations de classes préparatoires et la Conférence des grandes écoles, plaide pour le développement des internats — levier d'égalité sociale, et levier d'ouverture aux filles dans les prépas scientifiques. La proposition est sensée. Elle ne sera pas financée.
Le travail, pathologie de masse
L'Organisation internationale du travail vient de chiffrer ce que tout salarié pressent : 840 000 décès annuels dans le monde sont liés aux risques psychosociaux. Stress, harcèlement, et désormais « charge mentale digitale ». Coût économique : 1,37 % du produit intérieur brut mondial, selon le rapport relayé par Le Monde. Une perte sèche supérieure au budget de la défense de la plupart des États européens.
La France, championne discrète des arrêts maladie pour épuisement professionnel, n'est pas un cas à part — elle est le terrain témoin. Le débat public s'est cristallisé sur la durée du travail. Il aurait dû porter, en parallèle, sur ce que ces heures contiennent.
La justice, fatiguée d'elle-même
Pendant ce temps, les institutions judiciaires tournent au ralenti — ou se contredisent. Au procès en appel du financement libyen présumé de la campagne de 2007, une nouvelle attestation de Claude Guéant doit être lue mercredi. Le Monde indique qu'elle fragilise la défense de Nicolas Sarkozy, à qui l'ancien directeur de cabinet adresse cette phrase : « Nicolas Sarkozy se trompe. » L'ancien président, présumé innocent jusqu'à décision définitive, voit ainsi son propre cercle resserré devenir une source à charge.
Au même moment, la commission mixte paritaire débat ce mardi 28 avril de l'abrogation de la convention judiciaire d'intérêt public — ce mécanisme qui permet à une entreprise d'éviter un procès en payant une amende négociée avec le parquet. Libération rapporte les frictions entre acteurs de la lutte anticorruption. Supprimer la CJIP, c'est revenir à des procédures longues, incertaines, souvent prescrites avant jugement. La maintenir, c'est admettre qu'on règle la délinquance financière à coups d'enveloppes négociées. Aucune des deux options n'est confortable.
À Marseille, deux élus CGT du comité d'entreprise du grand port comparaissent ce mardi pour abus de confiance, après un rapport incendiaire de la Cour des comptes. Le syndicat majoritaire, gestionnaire d'un budget social conséquent, se retrouve sur le banc qu'il avait l'habitude de désigner.
Cadres : parler, désormais, à ses risques
Détail technique aux conséquences vastes : un revirement de la Cour de cassation du 14 janvier, analysé dans une chronique du juriste Jean-Emmanuel Ray, redéfinit la liberté d'expression du salarié. La gravité d'un abus s'apprécie désormais en fonction des conséquences sur l'entreprise. Un directeur financier qui a dénigré son directeur général en visioconférence interne a vu son licenciement annulé. Lecture à plat : l'invective managériale, sous certaines conditions, redevient permise. Lecture inquiète : les contours de la parole admissible au travail dépendront, demain, de l'humeur des juridictions.
Ce qu'il faut retenir
L'école accumule la violence sociale sans recevoir les moyens de la traiter. Le travail tue, statistiquement, et les chiffres ne servent toujours pas de politique. La justice, elle, hésite entre la lenteur procédurale et la transaction négociée — sans trancher. Le 28 avril 2026 n'est pas une journée d'événements isolés. C'est une coupe transversale d'un pays dont les amortisseurs cèdent simultanément.