Ukraine, Silicon Valley, Afrique : la France absente des nouveaux rapports de force
Entre la lettre de Zelensky à Poutine, le retour du revenu universel dans la Silicon Valley et les recompositions africaines, la France brille par son silence. Analyse des fronts où elle perd pied.
La France regarde ailleurs. Alors que le monde redessine ses lignes de faille, Paris semble trop occupé à gérer ses crises intérieures pour peser sur les grands équilibres. Trois fronts, trois occasions manquées : l’Ukraine qui tente une diplomatie audacieuse sans l’Europe, la Silicon Valley qui relance le débat sur le revenu universel en instrumentalisant la peur de l’IA, et l’Afrique francophone où les régimes contestés jouent leur survie sans égard pour l’ancienne puissance coloniale. Dans chaque cas, la France est soit absente, soit réduite au rôle de spectatrice. Une position intenable pour un pays qui se rêve encore en acteur global.
Ukraine : quand Zelensky contourne l’Europe pour parler aux Russes
Volodymyr Zelensky a écrit à Vladimir Poutine. Pas pour négocier, mais pour s’adresser directement aux élites russes, celles qui, selon Kiev, commencent à douter de la guerre. Une manœuvre risquée, qui intervient alors que l’Ukraine subit des frappes de drones massives près de Saint-Pétersbourg – une réponse aux attaques ukrainiennes sur des infrastructures pétrolières russes. Le président ukrainien mise sur la lassitude des Russes après quatre ans de conflit, mais aussi sur les divisions internes au Kremlin, exacerbées par les récents revers militaires.
Pourtant, cette initiative diplomatique se déroule sans la France. Pire : elle révèle l’impuissance européenne. Les partenaires de Kiev tentent bien de reprendre la main sur les pourparlers de paix, mais l’administration Trump, revenue au pouvoir, a relégué l’UE au second plan. Résultat ? Zelensky joue solo, et Paris, comme Berlin, se contente de commenter depuis les coulisses. La France, qui se targuait il y a deux ans d’être le "médiateur naturel" entre l’Est et l’Ouest, n’est même plus invitée à la table des discussions.
Cette marginalisation n’est pas anodine. Elle reflète un basculement plus large : l’Europe n’a plus les moyens de ses ambitions géopolitiques. Entre une Allemagne engluée dans sa transition énergétique et une France paralysée par ses crises sociales, le continent laisse le champ libre aux États-Unis et à la Chine. La lettre de Zelensky à Poutine n’est pas seulement un coup de poker – c’est le symptôme d’un monde où les vieilles puissances européennes ne font plus le poids.
Silicon Valley : le revenu universel, cheval de Troie des milliardaires de la tech
L’idée refait surface, portée par les mêmes qui ont contribué à précariser des millions de travailleurs : le revenu universel. Dans la Silicon Valley, on ne parle plus de "disruption" ou de "scaling", mais de "sécurité économique" – un euphémisme pour justifier une mesure qui, présentée comme progressiste, sert avant tout les intérêts des géants de la tech.
Le contexte ? L’intelligence artificielle menace de détruire des emplois à une échelle inédite. Les patrons de la Valley, conscients du risque social, brandissent le revenu universel comme une solution miracle. Mais derrière les discours humanistes se cache une réalité moins reluisante : ces mêmes milliardaires ont tout fait pour affaiblir les protections sociales, externaliser les coûts du travail, et éviter de payer des impôts. Maintenant qu’ils ont besoin de consommateurs solvables pour leurs produits automatisés, ils redécouvrent la générosité.
La France, elle, observe. Sans prendre position. Pourtant, le débat est crucial : faut-il un revenu universel financé par une taxation des robots, comme le proposent certains économistes ? Ou s’agit-il d’une manœuvre pour détourner l’attention des véritables enjeux – la concentration du pouvoir économique, l’évasion fiscale, et la privatisation des services publics ?
En Europe, la question divise. Certains pays nordiques expérimentent des modèles, mais la France, engluée dans ses réformes des retraites et son déficit budgétaire, préfère ne pas s’engager. Une prudence qui ressemble fort à de l’immobilisme. Pendant ce temps, la Silicon Valley avance ses pions, et l’Europe risque de se retrouver avec un système social conçu par et pour les GAFAM.
Afrique francophone : quand les régimes contestés tournent le dos à Paris
Au Congo-Brazzaville, l’opposition dénonce la suppression des visas pour les Africains à partir de 2027. Une mesure présentée comme un geste d’ouverture par le président Denis Sassou Nguesso, mais que ses détracteurs voient comme une manœuvre pour étouffer les critiques. Mathias Dzon, leader de l’Alliance pour la République et la Démocratie, accuse le régime de vouloir isoler le pays pour mieux contrôler sa population. La dette publique, qualifiée d’"abyssale", sert de prétexte à des politiques d’austérité qui frappent les plus vulnérables.
Au Gabon, c’est un autre coup de théâtre : le président de la transition malgache, Michaël Randrianirina, est reçu en grande pompe par Brice Clotaire Oligui Nguema. Officiellement, il s’agit de renforcer les liens entre les deux pays. Officieusement, c’est une alliance entre deux régimes issus de coups d’État, qui cherchent à légitimer leur pouvoir face à une communauté internationale de plus en plus méfiante. La France, traditionnellement influente dans la région, est absente des discussions. Pire : elle semble avoir perdu toute capacité d’influence.
Au Sénégal, le congrès du Pastef, parti d’Ousmane Sonko, prend des allures de bras de fer politique. Depuis son limogeage en tant que Premier ministre, Sonko a transformé son mouvement en machine de guerre contre le pouvoir en place. Le congrès de Diamniadio n’est pas seulement un rendez-vous partisan – c’est une démonstration de force, où l’opposition sénégalaise montre qu’elle est prête à en découdre. Là encore, la France, qui a longtemps joué les arbitres dans la région, est réduite au rôle de spectatrice.
Ces trois exemples illustrent un même phénomène : l’Afrique francophone se détache de son ancienne puissance coloniale. Les régimes contestés, qu’ils soient autoritaires ou issus de transitions chaotiques, cherchent de nouveaux alliés – la Chine, la Russie, ou même d’autres pays africains. La France, empêtrée dans ses propres contradictions (entre discours décoloniaux et réalpolitik), n’a plus les moyens de peser. Résultat ? Elle regarde les reconfigurations géopolitiques africaines se faire sans elle.
Ce qu’il faut retenir : la France en mode survie
Trois fronts, trois échecs stratégiques. En Ukraine, la France n’est plus un acteur, mais un commentateur. Dans la Silicon Valley, elle laisse les milliardaires de la tech dicter l’agenda social sans réagir. En Afrique, elle assiste, impuissante, à la remise en cause de son influence.
Cette absence n’est pas le fruit du hasard. Elle reflète un pays qui, depuis des années, privilégie la gestion de ses crises intérieures à la projection de sa puissance. Entre les émeutes en Nouvelle-Calédonie, les tensions sociales persistantes et un exécutif fragilisé par l’affaire Lyhanna, la France a d’autres priorités. Mais à force de regarder son nombril, elle risque de se réveiller dans un monde où elle ne compte plus.
La question n’est plus de savoir si la France peut encore jouer un rôle sur la scène internationale. La question est : veut-elle encore essayer ?