Travailleurs abandonnés, gare contestée : quand le social rattrape le Maroc
Revue de presse du 9 avril 2026
Dernière mise à jour : 00:51
Cinq ans. Depuis cinq ans, 560 ouvriers de l'usine Sicom-Sicomic à Meknès survivent sans emploi, sans indemnités, sans réponse. Mardi prochain, ils porteront leur colère devant le ministère de l'Emploi à Rabat. Leur histoire résume un malaise plus large : celui d'un Maroc qui modernise ses infrastructures à grande vitesse mais peine à protéger ceux que la machine économique broie en chemin.
Meknès : le silence qui dure trop longtemps
Le dossier Sicom-Sicomic est devenu un symbole. Un patron qui ferme du jour au lendemain en invoquant la faillite. Des centaines de familles laissées sans filet. Et une administration qui, selon le Comité national de soutien aux travailleurs, pratique « la politique des oreilles sourdes ».
La mobilisation prévue le 14 avril devant le ministère de l'Intégration économique marque un tournant. Après des années de sit-in dans les rues de Meknès sans résultat, les ouvriers visent désormais le cœur décisionnel. Leur revendication est simple : que le gouvernement intervienne, qu'il applique le droit du travail, qu'il cesse de laisser le patronat liquider des emplois sans conséquence.
Ce cas n'est pas isolé. Il pose une question structurelle : dans un pays qui attire les investisseurs et multiplie les zones industrielles, quel filet de sécurité existe réellement pour les salariés quand l'employeur disparaît ? Le Code du travail prévoit des mécanismes. Leur application, elle, reste aléatoire.
Fès : une gare routière qui divise
Autre terrain, autre colère. À Fès, le conseil communal vient d'approuver la création d'une nouvelle gare routière à Aïn Chkef, dans la province de Moulay Yacoub — c'est-à-dire hors de la ville. Résultat : professionnels du transport et habitants montent au créneau.
Le problème n'est pas le principe. Tout le monde reconnaît que l'actuelle gare de Boujloud, coincée près de la médina, ne répond plus à aucune norme. Le problème, c'est le choix du site. Déplacer la gare en périphérie obligerait les usagers — souvent des familles modestes — à un trajet supplémentaire coûteux pour simplement accéder au transport interurbain.
Plus troublant : les élus ont voté la convention de partenariat sans même en connaître le contenu détaillé. Ce manque de transparence alimente la défiance. Les professionnels menacent d'escalader leurs protestations si le projet n'est pas revu. On touche ici à un problème récurrent dans l'aménagement urbain marocain : des décisions prises d'en haut, sans concertation suffisante avec ceux qui vivront au quotidien avec leurs conséquences.
Le concombre marocain conquiert l'Espagne
Sur le front économique, une donnée frappe : le Maroc fournit désormais 71,7 % des importations espagnoles de concombre. Plus de 18 000 tonnes en 2025, pour une valeur de 21 millions d'euros. En dix ans, ces exportations ont bondi de plus de 300 % en valeur.
Ce chiffre raconte une transformation silencieuse. L'agriculture marocaine, longtemps cantonnée aux agrumes et aux tomates dans l'imaginaire commercial, s'impose sur des segments où l'Espagne était historiquement dominante. Le prix moyen — 1,16 euro le kilo — reste compétitif, mais c'est surtout la régularité de l'approvisionnement et la montée en qualité qui expliquent cette percée.
Cette réussite a son revers. En Espagne, les producteurs d'Almería voient d'un mauvais œil cette concurrence marocaine grandissante. Les tensions commerciales sur les fruits et légumes entre les deux rives du détroit ne sont pas nouvelles, mais elles s'intensifient à mesure que le Maroc grignote des parts de marché.
Ce qu'il faut retenir
Deux visages du Maroc coexistent ce mercredi. D'un côté, une puissance agricole qui s'affirme à l'export et une diplomatie économique active — Bourita était d'ailleurs reçu à Niamey par le président nigérien pour renforcer la coopération bilatérale. De l'autre, des travailleurs qui attendent justice depuis cinq ans et des citoyens qui découvrent des projets d'infrastructure décidés sans eux.
Le défi n'est pas nouveau, mais il se précise : la modernisation économique du Royaume ne produira ses effets durables que si elle s'accompagne d'une protection sociale effective et d'une gouvernance locale plus inclusive. Les ouvriers de Meknès et les habitants de Fès le rappellent, chacun à leur manière.