Économie : transparence affichée, privatisation silencieuse
Le Maroc progresse en transparence budgétaire mais l'ONEE glisse vers la privatisation et la pêche méditerranéenne recule. Trois signaux économiques.
Revue de presse du 20 avril 2026
Dernière mise à jour : 09:17
Le Maroc sait communiquer sur ses bons résultats. La transparence budgétaire progresse, les classements MENA s'améliorent, les indicateurs grimpent. Mais pendant que Rabat brandit ses trophées, un syndicat dénonce la mue discrète du modèle public de l'eau, et l'Office national des pêches enregistre un net recul en valeur des débarquements méditerranéens. Trois dossiers qui racontent la même histoire : l'économie marocaine avance, mais pas toujours dans la direction qu'on met en vitrine.
La transparence budgétaire, vitrine ou révolution ?
C'est une progression qui se fait sans tambour. Selon Aujourd'hui le Maroc, le pays consolide en 2025 sa place parmi les mieux classés de la région MENA en matière de transparence budgétaire. Enrichissement des contenus, accessibilité des données, diversification des formats : budget citoyen, budget genre, supports pédagogiques. Le travail est méthodique, patient, structurant. Les évaluations internationales confirment l'amélioration continue.
Reste une question gênante : à qui profite cette transparence si personne ne s'en saisit ? Les indicateurs grimpent, les rapports sortent, mais le débat public sur l'allocation des deniers reste souvent anémique. La transparence comme outil technocratique, ça rassure les bailleurs internationaux. La transparence comme levier démocratique, ça suppose un contre-pouvoir citoyen qui sache décoder les chiffres. Le Maroc coche la première case. La seconde reste à écrire.
Eau et électricité : privatisation en douce ?
Pendant que l'État publie des budgets citoyens, il prépare visiblement autre chose du côté de l'ONEE. L'Union marocaine du travail, via sa Fédération nationale de l'eau potable (FNEP), tire la sonnette d'alarme. Selon le syndicat, des « plans non déclarés » visent à modifier le statut juridique du pôle production de l'Office national de l'électricité et de l'eau potable, avec un passage vers une société anonyme régie par la loi 17.95.
La FNEP parle de « privatisation rampante ». L'accusation est lourde, mais les signaux cités sont concrets : gel quasi total des recrutements, recours croissant à la sous-traitance, tensions internes. Transformer le pôle production en SA n'équivaut pas à une cession au privé — l'État peut rester actionnaire. Mais le changement de statut ouvre des portes : ouverture du capital, partenariats privés, logique comptable plus offensive. Sur un bien public aussi sensible que l'eau potable, dans un pays où le stress hydrique devient structurel, la question n'est pas technique. Elle est politique. Et le silence officiel sur ces « plans » alimente précisément le procès en opacité que la transparence budgétaire prétend réfuter.
Pêche méditerranéenne : pourquoi la valeur recule-t-elle plus vite que les tonnages ?
L'Office national des pêches vient de publier ses chiffres du premier trimestre 2026. Les débarquements de la pêche côtière et artisanale sur la Méditerranée atteignent 4.460 tonnes à fin mars, en baisse de 4 % sur un an. Jusque-là, rien d'affolant. Mais le même rapport signale un recul de 15 % en valeur, à 208,50 millions de dirhams contre 246,21 millions un an plus tôt.
L'écart mérite attention. Moins de tonnage, c'est une chose. Perdre près de quatre fois plus en valeur, c'est le signe d'une dégradation du mix d'espèces capturées ou d'une pression sur les prix. Les pélagiques — sardines, anchois, essentiellement — progressent de 25 % en volume (1.062 tonnes) mais n'apportent qu'environ 13,82 millions de dirhams : du poisson abondant, peu rémunérateur. Les espèces nobles, elles, reculent.
Ce n'est pas un simple aléa saisonnier. Les poissons tropicaux observés pour la première fois dans la baie de Dakhla, documentés dans le Journal of Fish Biology selon Hespress Français, racontent la même histoire côté Atlantique : pompano atlantique, poisson-papillon à quatre bandes, poisson-perroquet de Guinée remontent vers le nord. L'océan change, les stocks bougent. La filière marocaine devra s'adapter vite — ou subir la double peine : moins de prises, moins cher.
Ce qu'il faut retenir
Le Maroc construit patiemment sa crédibilité budgétaire, et c'est un actif stratégique réel, y compris pour négocier avec les bailleurs et attirer l'investissement. Mais la transparence ne vaut que si elle s'étend aux dossiers sensibles : statut juridique des entreprises publiques, doctrine sur la gestion des biens communs, anticipation climatique des filières primaires. Publier un budget citoyen, c'est nécessaire. Expliquer pourquoi le pôle production de l'eau change de statut, c'est indispensable. Documenter l'adaptation de la pêche au réchauffement, c'est urgent. L'un sans l'autre, c'est une vitrine bien éclairée sur un arrière-boutique qu'on préfère garder dans l'ombre.