Maroc : la Tour Mohammed VI, vitrine d'une ambition géopolitique
Inauguration de la Tour Mohammed VI à Rabat, fuite de données à l'OFPPT et conspirationnisme sismique : le Maroc entre projection et vulnérabilités.
Revue de presse du 13 avril 2026
Dernière mise à jour : 17:16
Le Maroc inaugure sa tour la plus haute pendant que ses bases de données fuient et qu'une responsable politique ressuscite des théories complotistes sur le séisme d'Al Haouz. Trois signaux, un même enjeu : la crédibilité d'un pays qui veut jouer dans la cour des grands.
Pourquoi la Tour Mohammed VI est bien plus qu'un gratte-ciel
Sur ordre du Roi, le prince héritier Moulay El Hassan a inauguré ce lundi 13 avril la Tour Mohammed VI, présentée comme un « emblème de modernité » et symbole du rayonnement conjoint de Rabat et Salé, selon Hespress. Le geste n'est pas anodin. Confier l'inauguration au prince héritier, c'est inscrire ce projet dans la continuité dynastique. Le bâtiment, lui, raconte autre chose qu'une simple prouesse architecturale.
Le Maroc multiplie les marqueurs de puissance douce. Après le TGV, après la candidature au Mondial 2030, cette tour plante un drapeau vertical dans le skyline d'une capitale qui se veut hub régional. Le message s'adresse autant à l'intérieur — regardez ce que nous construisons — qu'à l'extérieur : investisseurs, partenaires, compétiteurs. Rabat n'est plus seulement la ville administrative qu'on traversait pour aller à Casablanca.
Reste la question que personne ne pose à voix haute : à qui profite réellement cette verticalité ? Les villes jumelles Rabat-Salé restent traversées par des fractures sociales profondes. Une tour de prestige ne vaut que si elle s'ancre dans un tissu urbain qui en absorbe les retombées. L'icône architecturale est séduisante. Sa traduction concrète pour les habitants des quartiers populaires de Salé reste à démontrer.
Fuite de données à l'OFPPT : la souveraineté numérique en question
Pendant qu'on inaugurait du béton et du verre, une autre infrastructure — invisible, celle-là — prenait l'eau. L'OFPPT a confirmé qu'une base de données d'environ 100 000 prospects a été compromise et diffusée sur un forum spécialisé, selon Hespress qui a recueilli les déclarations de la directrice générale Loubna Tricha. Les investigations se poursuivent pour déterminer si des données de stagiaires, de diplômés ou de ressources humaines ont également été touchées.
100 000 enregistrements. Un organisme public. Des données personnelles dans la nature. Ce n'est pas la première brèche de ce type au Maroc — et c'est précisément le problème. Chaque incident rappelle le même décalage : les ambitions numériques du Royaume sont réelles, la protection des données qui les accompagnent l'est beaucoup moins.
Le Maroc dispose pourtant d'un cadre juridique — la loi 09-08 sur la protection des données personnelles, la CNDP comme autorité de contrôle. Mais entre le texte et la pratique, le fossé reste béant. Quand un organisme de la taille de l'OFPPT se fait exfiltrer une base de données, la question n'est plus réglementaire. Elle est stratégique : peut-on prétendre à une souveraineté numérique quand les données de ses citoyens circulent librement sur des forums de hackers ?
Nabila Mounib et le séisme d'Al Haouz : quand le complotisme devient stratégie électorale
Plus de deux ans après la catastrophe, la secrétaire générale du Parti socialiste unifié remet sur la table l'hypothèse d'une origine « non naturelle » du séisme d'Al Haouz, comme le rapporte Yabiladi. Le site rappelle que l'origine tectonique du séisme est « solidement établie par la communauté scientifique » et pose frontalement la question du timing : pourquoi relancer cette polémique maintenant, à quelques mois des élections législatives ?
La mécanique est classique. On prend une tragédie encore vive dans les mémoires — près de 3 000 morts, des villages entiers rayés de la carte — et on y injecte du doute. Pas besoin de prouver quoi que ce soit. Il suffit d'insinuer. Le doute fait le travail tout seul, surtout quand il s'adresse à des populations qui estiment, parfois à raison, que la reconstruction tarde.
Le procédé est d'autant plus problématique qu'il vient d'une responsable politique, pas d'un compte anonyme sur les réseaux sociaux. Quand une secrétaire générale de parti reprend à son compte des théories démenties par la sismologie, elle ne « pose pas des questions ». Elle instrumentalise la douleur des victimes à des fins électorales. La nuance est capitale.
Le Maroc de ce lundi 13 avril se lit sur trois plans simultanés. L'ambition verticale d'une tour qui veut tutoyer les capitales du Golfe. La fragilité numérique d'un État dont les bases de données sont des passoires. Et la tentation, toujours présente en période pré-électorale, de substituer le spectaculaire au factuel. Trois chantiers. Un seul vrai défi : la cohérence.