Terres rares : la France et l’Europe misent sur l’autonomie stratégique, mais le pari est loin d’être gagné

L’UE finance 46 projets pour réduire sa dépendance aux terres rares chinoises. Un tournant industriel et géopolitique, mais les défis techniques, économiques et environnementaux restent immenses.

Terres rares : la France et l’Europe misent sur l’autonomie stratégique, mais le pari est loin d’être gagné
Photo de Dominik Vanyi sur Unsplash

Pourquoi les terres rares sont devenues un enjeu de souveraineté

Les terres rares – un groupe de 17 métaux aux propriétés uniques – sont devenues en quelques années l’un des symboles les plus frappants de la dépendance industrielle de l’Europe. Essentielles à la fabrication des aimants permanents utilisés dans les éoliennes, les véhicules électriques ou les systèmes de défense, elles sont aujourd’hui raffinées à plus de 90 % en Chine. Cette concentration extrême expose l’Union européenne à des risques géopolitiques majeurs : en 2010, Pékin avait brutalement restreint ses exportations vers le Japon lors d’un conflit territorial, provoquant une flambée des prix et une crise industrielle mondiale.

La décision annoncée ce 9 octobre par la Commission européenne de soutenir 46 nouveaux projets, dont six en France, marque une accélération sans précédent dans la stratégie d’autonomie européenne. Mais derrière les annonces, la réalité est plus complexe : extraire et raffiner ces métaux en Europe suppose de surmonter des obstacles techniques, économiques et environnementaux qui expliquent pourquoi la Chine a dominé ce secteur pendant trois décennies.


Six projets français dans la course : où en est-on ?

La France se positionne comme l’un des acteurs clés de cette reconquête, avec six projets retenus par Bruxelles. Parmi eux, deux sites se distinguent par leur avancée :

  1. L’usine Carester de Lacq (Nouvelle-Aquitaine)

Spécialisée dans le raffinage des terres rares lourdes (comme le dysprosium et le terbium, cruciales pour les aimants haute performance), cette usine est la seule en Europe à maîtriser déjà une partie de la chaîne de valeur. Elle traite actuellement des minerais importés d’Australie et des États-Unis, mais son objectif est d’intégrer à terme des ressources européennes. "Nous visons une capacité de 5 000 tonnes par an d’ici 2028, ce qui couvrirait environ 15 % des besoins européens en terres rares lourdes", explique son directeur, cité par Le Monde.

  1. Le projet minier de Montagne d’Or (Guyane)

Bien que controversé pour son impact environnemental, ce gisement pourrait fournir du néodyme et du praséodyme, deux terres rares légères indispensables aux moteurs électriques. Le projet, porté par une filiale d’Orano, est encore en phase d’études, mais il bénéficie d’un soutien financier européen pour évaluer sa viabilité.

Les quatre autres projets français concernent des technologies de recyclage (comme celui de Solvay à La Rochelle) ou des procédés innovants de séparation des métaux. Leur point commun ? Aucun n’est encore opérationnel à grande échelle.


Le défi technologique : pourquoi l’Europe a pris tant de retard

La domination chinoise sur les terres rares ne s’explique pas seulement par la géologie. Elle repose sur trois piliers que l’Europe peine à reproduire :

  1. Une intégration verticale unique au monde

La Chine contrôle toute la chaîne de valeur, de l’extraction au raffinage, en passant par la fabrication d’aimants. En Europe, chaque maillon est fragmenté entre des acteurs distincts, ce qui alourdit les coûts et réduit la compétitivité.

  1. Des procédés de raffinage polluants et coûteux

Le raffinage des terres rares nécessite des acides et des solvants toxiques, ainsi que des quantités d’eau et d’énergie considérables. En Chine, ces externalités environnementales ont longtemps été ignorées, permettant des coûts de production bien inférieurs à ceux de l’Europe, où les normes sont strictes. "Pour être compétitifs, nous devons développer des procédés moins polluants, mais cela prend du temps et de l’argent", reconnaît un ingénieur du BRGM (Bureau de recherches géologiques et minières).

  1. Un manque d’expertise industrielle

La Chine a investi massivement dans la R&D depuis les années 1990, formant des milliers d’ingénieurs spécialisés. En Europe, cette expertise s’est érodée avec la désindustrialisation. "Nous partons de presque zéro", confie un responsable d’un projet allemand soutenu par l’UE.


Le casse-tête économique : des coûts qui freinent les investisseurs

Même avec le soutien de Bruxelles, les projets européens peinent à attirer des capitaux privés. Plusieurs raisons expliquent cette frilosité :

  • Des prix volatils

Les terres rares sont cotées sur des marchés opaques, où les prix fluctuent fortement en fonction de la demande chinoise. En 2022, le prix du néodyme a été multiplié par trois en quelques mois avant de s’effondrer. "Personne ne veut investir des centaines de millions dans une usine si le prix de vente peut s’effondrer du jour au lendemain", souligne un analyste de la banque Natixis.

  • Un écart de compétitivité persistant

Selon une étude de la Commission européenne, produire une tonne de terres rares en Europe coûte entre 30 % et 50 % plus cher qu’en Chine, en raison des coûts énergétiques et des normes environnementales. Sans subventions publiques, la plupart des projets ne seraient pas rentables.

  • Un marché encore dominé par la Chine

Même si l’Europe parvient à produire ses propres terres rares, elle restera dépendante de la Chine pour les aimants permanents, qui concentrent la plus grande valeur ajoutée. "Nous risquons de remplacer une dépendance par une autre", avertit un rapport du think tank Bruegel.


L’environnement, talon d’Achille du projet européen

L’extraction et le raffinage des terres rares sont parmi les activités industrielles les plus polluantes au monde. En Chine, les mines du Jiangxi ou de Mongolie-Intérieure ont laissé des paysages dévastés, avec des sols contaminés par des métaux lourds et des nappes phréatiques polluées. L’Europe, qui mise sur des procédés "propres", se heurte à un paradoxe : plus les normes environnementales sont strictes, plus les coûts explosent.

  • Le cas de la Suède

Le gisement de Kiruna, présenté comme une alternative "verte" aux mines chinoises, suscite l’opposition des populations locales et des écologistes. Les Saamis, peuple autochtone, dénoncent les risques pour leurs terres et leurs élevages de rennes. "Une mine de terres rares, même avec les meilleures technologies, reste une mine", rappelle un représentant de Greenpeace.

  • Le recyclage, une solution encore marginale

Moins de 1 % des terres rares utilisées en Europe sont aujourd’hui recyclées. Les projets de recyclage, comme celui de Solvay en France, peinent à atteindre une échelle industrielle. "Le recyclage ne suffira pas à couvrir nos besoins, mais il peut réduire notre dépendance", estime un expert de l’ADEME.


Que peut vraiment changer la stratégie européenne ?

L’annonce de Bruxelles est un signal fort, mais elle ne suffira pas à elle seule à briser la dépendance chinoise. Plusieurs scénarios sont envisageables :

  1. Un scénario optimiste : l’Europe devient un acteur secondaire

D’ici 2030, l’UE pourrait couvrir 20 à 30 % de ses besoins en terres rares légères (néodyme, praséodyme) grâce à des mines en Suède, en France et au Portugal. Pour les terres rares lourdes (dysprosium, terbium), la dépendance à la Chine resterait forte, mais des projets comme celui de Carester pourraient réduire les risques de pénurie.

  1. Un scénario réaliste : l’Europe reste dépendante, mais diversifie ses sources

La plupart des analystes s’attendent à ce que la Chine conserve son quasi-monopole sur le raffinage, mais que l’Europe parvienne à sécuriser des approvisionnements alternatifs (Australie, Canada, Afrique). "L’objectif n’est pas de remplacer la Chine, mais de ne plus être à sa merci", résume un diplomate européen.

  1. Un scénario pessimiste : l’Europe échoue à rattraper son retard

Si les projets européens prennent du retard (retards administratifs, opposition locale, manque de financements), l’UE pourrait rester dépendante à 80 % ou plus de la Chine. Dans ce cas, les tensions géopolitiques pourraient se traduire par des pénuries récurrentes, comme en 2010.


Ce que cela change pour les industriels et les consommateurs

Pour les entreprises européennes, cette stratégie a des implications concrètes :

  • Les constructeurs automobiles

Renault, Stellantis et Volkswagen ont déjà annoncé des partenariats avec des projets européens de terres rares. "Nous ne pouvons pas nous permettre de dépendre d’un seul pays pour nos moteurs électriques", explique un responsable de Renault.

  • Les énergéticiens

Les éoliennes utilisent des aimants permanents contenant des terres rares. Siemens Gamesa et Vestas suivent de près les projets européens, mais restent prudents : "Nous ne changerons pas de fournisseur tant que les prix et la qualité ne seront pas compétitifs", indique un porte-parole de Vestas.

  • Les consommateurs

À court terme, les prix des véhicules électriques et des éoliennes pourraient augmenter légèrement, le temps que les projets européens atteignent leur pleine capacité. Mais à long terme, une réduction de la dépendance à la Chine pourrait stabiliser les coûts.


Conclusion : un pari risqué, mais nécessaire

L’Europe a pris conscience que sa dépendance aux terres rares chinoises était une vulnérabilité stratégique. Les 46 projets soutenus par Bruxelles marquent un tournant, mais ils ne suffiront pas à eux seuls à garantir une autonomie complète. Les défis techniques, économiques et environnementaux restent immenses, et le risque d’un échec partiel est réel.

Pourtant, ce pari est nécessaire. Comme le résume un haut fonctionnaire européen : "Nous n’avons pas le choix. Soit nous investissons aujourd’hui, soit nous paierons le prix demain – en emplois perdus, en technologies bloquées, et en souveraineté compromise." La question n’est plus de savoir si l’Europe peut se passer de la Chine, mais à quel prix et dans quels délais.