Société : suicides, crise psychiatrique et RN — les angles morts

9 000 suicides par an, un gendarme en examen en Guadeloupe, le RN conquiert ses premières intercommunalités : la France face à ses angles morts.

Société : suicides, crise psychiatrique et RN — les angles morts
Photo de Philip Strong sur Unsplash

Revue de presse du 15 avril 2026
Dernière mise à jour : 07:20


Neuf mille morts par an. Cent cinquante à deux cent mille tentatives. La France figure parmi les pays d'Europe où l'on se suicide le plus — et cette réalité ne fait quasiment jamais la une. Ce mardi, pendant que les données de l'Inserm rappellent que les ultramarins vivent des réalités sanitaires que l'Hexagone préfère ignorer, un homme de 65 ans aux antécédents psychiatriques meurt d'une balle de gendarme en Guadeloupe. Et en Haute-Saône, le Rassemblement national conquiert tranquillement sa première intercommunalité du département. Trois faits disparates. Un seul fil rouge.

Suicide : pourquoi 9 000 morts par an ne font pas débat

C'est le chiffre que la professeure en psychiatrie Marie Tournier a rappelé à Libération : plus de 9 000 personnes meurent par suicide chaque année en France. Entre 150 000 et 200 000 tentatives. Un taux parmi les plus élevés d'Europe occidentale. Et pourtant, le sujet peine à s'imposer dans l'agenda politique avec la même intensité que d'autres crises sanitaires jugées plus médiatiques.

La recherche a pourtant évolué. La crise suicidaire est désormais traitée, selon Marie Tournier, "comme une pathologie à part entière". Des progrès ont été faits. Le dispositif public est lui-même qualifié de "suffisant" par les spécialistes. Alors d'où vient le paradoxe ? Un système jugé adéquat, des chiffres qui n'évoluent pas. La question est gênante, elle pointe vers des réponses inconfortables : isolement social, précarité, désaffiliation. Des causes structurelles qui débordent largement le champ de la psychiatrie et que nul ne veut vraiment instruire.

Ce mardi, l'Inserm et l'ANRS publient également les résultats de leur grande enquête sur la sexualité dans les départements ultramarins — première fois que ces territoires sont intégrés à la conception même de l'étude, et non ajoutés après coup. Les jeunes adultes des DOM-TOM commencent à "s'affranchir de l'hétéronormativité", selon ces données. Traduction : les transformations sociales que l'Hexagone observe depuis une décennie atteignent des territoires que la statistique nationale avait longtemps traités comme des annexes.

Guadeloupe : quand la crise psychiatrique finit en tir de gendarme

Dimanche, dans une rue du Moule, un homme de 65 ans est mort d'un tir de gendarme. Il était armé d'un couteau et refusait de le lâcher. Il avait des antécédents d'hospitalisation en milieu psychiatrique. Les forces de l'ordre ont d'abord eu recours à un pistolet à impulsion électrique avant de faire usage de leur arme à feu. Un gendarme a depuis été mis en examen.

La mise en examen n'est pas une condamnation — c'est une procédure d'instruction, une garantie judiciaire. Mais elle pose une question qui dépasse le drame individuel : comment les forces de l'ordre sont-elles formées pour intervenir face à une personne en état de crise psychique ? Le couteau, la résistance, la panique — ces situations réclament des protocoles précis, du matériel adapté, des équipes spécialisées en psychiatrie d'urgence. En France, les unités concernées peinent à absorber la demande, les délais d'hospitalisation sous contrainte restent longs, et ce sont trop souvent les gendarmes ou les pompiers qui se retrouvent en première ligne face à des situations pour lesquelles ils n'ont pas été formés en priorité.

L'homme est mort. La justice instruira. Mais la vraie question n'est pas seulement pénale.

Le RN s'installe dans les intercommunalités, sans faire de bruit

En Haute-Saône, le Rassemblement national a remporté sa première intercommunalité du département. Antoni Magnin, maire d'un village de la communauté de communes, en prend la présidence. Discret. Presque anodin.

Ce n'est pas un tremblement de terre. C'est une lame de fond. Depuis plusieurs années, le RN a opéré un glissement stratégique : des mairies rurales aux présidences d'agglomérations, le parti investit méthodiquement les rouages institutionnels locaux — ceux qui gèrent l'eau, les transports, le développement économique, les permis de construire. Des pouvoirs concrets, au quotidien, loin des grandes joutes télévisées.

Les intercommunalités, structures moins visibles que les mairies, sont moins surveillées, moins médiatisées. Elles brassent pourtant des budgets conséquents et décident d'orientations qui façonnent la vie des territoires pour des décennies. Elles se conquièrent une délibération à la fois, dans l'indifférence générale. Le cordon sanitaire que la droite républicaine brandissait comme bouclier n'a pas résisté à l'arithmétique locale.

Ce qu'il faut retenir

La France a des angles morts. Le suicide, qui tue autant que les accidents de la route, ne génère pas le même sentiment d'urgence nationale. La crise psychiatrique débouche sur des drames dans les rues, faute d'un filet de sécurité suffisamment solide et d'une formation adaptée de ceux qui interviennent en urgence. Et la progression institutionnelle du RN avance dans les territoires pendant que le débat politique s'embourbe ailleurs.

Les angles morts ont une propriété commune : on ne les voit pas. Jusqu'à ce qu'il soit trop tard.