Séparatisme, mariage, justice : la France face à ses tabous
Revue de presse du 10 avril 2026
Dernière mise à jour : 00:43
Trois dossiers en apparence séparés, une même incapacité à tracer des lignes nettes. De Beauvau au Sénat, des prétoires aixois aux couloirs du CNOUS, la France tourne autour des mêmes angles morts.
Nuñez et l'islam : la bourde, le mea culpa — et la loi qui arrive quand même
Laurent Nuñez a fait un pas de trop. En déclarant que la République avait un rôle à jouer dans la promotion d'un "islam des Lumières", le ministre de l'Intérieur a déclenché une volée de bois vert. Retour de bâton immédiat. Dès le lendemain, il s'en expliquait au Figaro : "J'ai commis une maladresse, la République n'a évidemment pas à s'occuper de la promotion de l'islam."
Le recul est express. Mais il ne change rien à l'agenda législatif. Selon le Figaro, Nuñez s'apprête à présenter en Conseil des ministres, d'ici fin avril, un nouveau texte destiné à renforcer la loi de 2021 sur le séparatisme. Il répond à un rapport de 2025 sur "l'islamisme politique en France". L'enjeu concret : mieux contrôler les structures associatives qui accueillent des mineurs — là où des abayas, des tapis de prière et des boussoles islamiques ont été recensés comme outils de propagande. À Annonay, en Ardèche, un local recevant des jeunes filles pour l'apprentissage du Coran a été fermé sur décision préfectorale. Une proposition de loi spécifique vient d'être déposée sur le sujet.
Parallèlement, l'élection d'un membre du syndicat des Étudiants Musulmans de France au sein du CNOUS — le centre national des œuvres universitaires — a relancé la polémique. Le syndicat de droite UNI y voit un "entrisme", en invoquant des liens présumés avec les Frères musulmans. Présumés : le mot compte, il protège du procès en diffamation autant que de la précipitation.
C'est là toute la difficulté du sujet. Nuñez fait la chasse à l'islamisme dans les structures associatives — personne ne conteste l'enjeu. Mais la ligne entre vigilance républicaine légitime et stigmatisation d'une communauté entière est étroite. Le ministre vient d'en mesurer la dangerosité à ses dépens, avant même que le texte soit présenté.
"Devoir conjugal" : le Sénat hésite à nommer les choses
L'autre débat de fond de ce jeudi s'est joué au Palais du Luxembourg. Le texte adopté en janvier à l'Assemblée nationale, qui visait à supprimer l'interprétation du "devoir conjugal" dans le code civil — cette vieille notion longtemps utilisée pour relativiser le viol entre époux —, a été modifié par les sénateurs. La droite s'est abstenue. Le texte part en commission mixte paritaire.
Ce n'est pas un détail de procédure. Rappeler noir sur blanc que le consentement sexuel reste indispensable au sein du mariage semblait relever de l'évidence. Ce devrait être une clarification aussi banale qu'irréfutable. L'abstention de la droite sénatoriale dit autre chose : une gêne à trancher, une réticence à inscrire dans la loi ce qui dérangerait certaines conceptions de l'intimité conjugale.
Selon Le Monde, le texte entend mettre fin à une "ambiguïté juridique". Cette ambiguïté n'est pas abstraite. Des associations de défense des droits des femmes signalent depuis des années que la notion de "devoir conjugal" continue d'imprégner certaines décisions judiciaires, et que des victimes de viol conjugal se heurtent encore à une incrédulité institutionnelle. Clarifier la loi, c'est aussi fermer des portes que certains juges laissent encore entrouvertes.
DZ Mafia : quand le prétoire devient un ring
À Aix-en-Provence, le procès des présumés meneurs de la DZ Mafia se noie dans ses propres incidents. Suspensions d'audience, perturbations répétées, blocage systématique des débats sur le fond : selon Le Monde, la défense est accusée d'une "volonté de bloquer les débats". La cour d'assises spéciale des Bouches-du-Rhône accumule les retards sur un procès à la portée symbolique pourtant certaine — double homicide, gang structuré, criminalité organisée.
Ce n'est pas une anomalie de procédure, c'est un symptôme. Les réseaux criminels les mieux organisés savent désormais que les prétoires peuvent être des terrains de jeu. Que la paralysie judiciaire est une stratégie. Nuñez était ce même jeudi à Marseille pour proclamer la lutte contre la criminalité organisée "priorité interministérielle absolue". Belles paroles. À quarante kilomètres de là, un procès emblématique peinait à débuter ses débats.
La clarté, ce luxe français
Trois histoires, une même question en creux : jusqu'où la France est-elle prête à nommer les choses ? L'islamisme dans les associations sans amalgame avec l'islam. Le viol conjugal sans ambiguïté dans le code civil. L'obstruction au procès sans que le prétoire devienne un spectacle. La République a les lois. Elle cherche encore la clarté pour les appliquer sans se perdre en chemin.