Rosatom, EasyJet, Aix : l'économie française face à ses dépendances stratégiques

Entre rachat d'EasyJet par un fonds américain, influence croissante de Rosatom et débats fiscaux à Aix, la France affronte ses vulnérabilités industrielles et géopolitiques en 2026.

Rosatom, EasyJet, Aix : l'économie française face à ses dépendances stratégiques
Photo de Philip Strong sur Unsplash

L'économie française aborde l'été 2026 avec un mélange de fébrilité et de réalisme. Entre les Rencontres économiques d'Aix-en-Provence, où les débats ont tourné autour de la fiscalité des entreprises, et deux opérations majeures révélatrices de ses dépendances stratégiques, le pays semble pris entre la nécessité de préserver son tissu industriel et l'urgence de s'adapter à un environnement géopolitique instable. Tour d'horizon des dossiers qui dessinent les contours d'une souveraineté économique à géométrie variable.


EasyJet : quand l'aviation européenne passe sous pavillon américain

La nouvelle a fait l'effet d'un électrochoc dans le secteur aérien. EasyJet, deuxième compagnie européenne derrière Ryanair, a accepté une offre de rachat de 6 milliards d'euros émanant du fonds d'investissement américain Castlelake. Une opération qui, si elle est finalisée, marquera un tournant dans l'histoire de l'aviation continentale.

Avec une flotte de 350 Airbus A320 et 93,4 millions de passagers transportés en 2024-2025, EasyJet représente bien plus qu'une simple compagnie low-cost. Ses créneaux de décollage et d'atterrissage dans 164 aéroports européens en font un actif stratégique, convoité par des acteurs soucieux de sécuriser leur accès au ciel européen. "Ces slots sont des actifs rares, presque aussi précieux que le pétrole dans l'économie du transport aérien", souligne un analyste du secteur, cité par Le Monde.

Pour la France, cette transaction pose une question cruciale : jusqu'où peut-on laisser des infrastructures critiques passer sous contrôle étranger ? Le cas EasyJet s'inscrit dans une tendance plus large de concentration du secteur aérien, où les acteurs européens peinent à rivaliser avec les géants américains et moyen-orientaux. La compagnie britannique, déjà fragilisée par la crise post-Covid et la hausse des coûts énergétiques, a vu dans cette offre une planche de salut. Mais pour l'Europe, c'est un nouveau signe de sa difficulté à préserver ses champions industriels face à des fonds d'investissement dotés de moyens colossaux.


Rosatom : le géant russe qui défie les sanctions occidentales

À des milliers de kilomètres de là, un autre dossier illustre les limites de la souveraineté économique européenne. Rosatom, l'entreprise publique russe spécialisée dans le nucléaire civil, est devenue en 2026 un acteur incontournable de l'économie mondiale, malgré les sanctions occidentales. Un paradoxe que relève un rapport récent de l'ONG Bellona : "Jamais Rosatom n'a eu autant d'importance et d'influence. Plus grosse, plus militarisée, elle gère désormais des secteurs clés de l'économie russe."

Le nucléaire, domaine où la France a longtemps cru détenir une avance technologique, est aujourd'hui un champ de bataille géopolitique. Rosatom, grâce à son expertise et à sa capacité à contourner les restrictions, s'impose comme un partenaire incontournable pour de nombreux pays. En Europe même, plusieurs États dépendent de son approvisionnement en uranium enrichi ou de ses technologies pour leurs centrales. "La Russie a transformé son isolement en opportunité. En se recentrant sur des marchés comme l'Afrique, l'Asie ou l'Amérique latine, Rosatom a fait des sanctions un levier de puissance", explique un expert en énergie, interrogé par L'Express.

Pour la France, cette situation est d'autant plus préoccupante que le pays mise sur le nucléaire pour sa transition énergétique. EDF, déjà fragilisé par des retards et des surcoûts sur ses projets de réacteurs EPR, se retrouve en concurrence directe avec un acteur qui bénéficie d'un soutien étatique sans équivalent. "La dépendance à Rosatom est un risque stratégique. Elle montre que les sanctions, si elles affaiblissent l'économie russe à court terme, peuvent aussi renforcer certains de ses secteurs clés", analyse un haut fonctionnaire du ministère de l'Économie.


Aix-en-Provence : la fiscalité des entreprises au cœur de la campagne présidentielle

Les Rencontres économiques d'Aix-en-Provence, qui se sont tenues du 2 au 4 juillet, ont offert un aperçu des tensions qui agitent les milieux d'affaires à quelques mois de l'élection présidentielle. Entre les propositions de Gabriel Attal, candidat de Renaissance, et les critiques des patrons sur la pression fiscale, le débat sur la fiscalité des entreprises est devenu un enjeu central de la campagne.

"Les questions budgétaires et la fiscalité des sociétés ont occupé une grande partie des discussions", rapporte Le Monde. Les participants, parmi lesquels des dirigeants de grands groupes et des représentants des PME, ont exprimé leurs inquiétudes face à un environnement économique marqué par l'inflation, la hausse des coûts énergétiques et la concurrence internationale. Plusieurs propositions ont émergé, comme une simplification des règles fiscales ou une baisse des charges pour les entreprises innovantes.

Mais derrière ces débats techniques se cache une question plus profonde : comment concilier attractivité économique et justice sociale ? La France, qui affiche l'un des taux de prélèvements obligatoires les plus élevés d'Europe, est tiraillée entre la nécessité de préserver ses recettes fiscales et l'urgence de ne pas décourager l'investissement. "La fiscalité n'est pas qu'une question de taux. C'est aussi une question de stabilité et de prévisibilité. Les entreprises ont besoin de savoir à quoi s'attendre pour investir", résume un économiste présent à Aix.


Contrôle aérien : la Cour des comptes pointe les dysfonctionnements français

Dans un rapport rendu public dimanche, la Cour des comptes a dressé un bilan sévère de l'organisation du contrôle aérien en France. Les magistrats y dénoncent des "dysfonctionnements structurels" et proposent une mesure radicale : sortir les contrôleurs aériens de la fonction publique d'État.

Le rapport met en lumière plusieurs problèmes récurrents, comme la saturation des espaces aériens, les retards chroniques et une productivité inférieure à celle des voisins européens. "La performance économique du contrôle aérien français est désastreuse", assène la Cour, qui pointe du doigt un système "peu incitatif" et une gestion des ressources humaines "rigide".

La proposition de privatiser partiellement le contrôle aérien, en s'inspirant du modèle britannique, a immédiatement suscité des réactions contrastées. Les syndicats y voient une menace pour la sécurité et les conditions de travail, tandis que les compagnies aériennes y sont favorables, espérant une amélioration de la ponctualité. "Le statu quo n'est plus tenable. La France ne peut plus se permettre d'avoir un contrôle aérien aussi inefficace, alors que le trafic ne cesse d'augmenter", estime un responsable d'Air France.


Ce qu'il faut retenir

  1. Dépendance stratégique : Le rachat d'EasyJet par un fonds américain et l'influence croissante de Rosatom illustrent les vulnérabilités de l'économie française dans des secteurs clés comme l'aviation et l'énergie.
  2. Fiscalité et attractivité : Les débats d'Aix-en-Provence ont montré que la fiscalité des entreprises sera un enjeu majeur de la présidentielle 2027, entre nécessité de préserver les recettes publiques et urgence de soutenir l'investissement.
  3. Réformes structurelles : Le rapport de la Cour des comptes sur le contrôle aérien rappelle que certaines rigidités de l'État français freinent l'efficacité économique, même dans des domaines critiques.
  4. Géopolitique économique : Les sanctions contre la Russie, loin d'affaiblir Rosatom, ont renforcé son influence dans le nucléaire civil, posant un défi majeur pour la souveraineté énergétique européenne.

En cette année 2026, l'économie française semble ainsi prise entre deux feux : celui d'une mondialisation qui expose ses faiblesses, et celui d'un environnement géopolitique qui exige toujours plus de résilience. Les mois à venir diront si le pays saura transformer ces défis en opportunités.