Maroc 2026 : quand le roller, le cinéma et la corruption dessinent une culture sous pression

Entre une patineuse pionnière, un cinéma verrouillé et une corruption banalisée, le Maroc cultive ses talents tout en étouffant ses libertés. Enquête.

Maroc 2026 : quand le roller, le cinéma et la corruption dessinent une culture sous pression
Photo de Dmitriy Frantsev sur Unsplash

Quand le roller artistique porte l’étendard d’un Maroc qui s’ignore

Lina Hilali, 16 ans, patine sur la glace de l’indifférence. Ce samedi, elle représente le Maroc à la Coupe du monde de roller artistique en Allemagne – une première. Dans un pays où le sport féminin peine encore à sortir des stades de football et des salles d’athlétisme, son parcours sonne comme une anomalie. "Tout mon objectif est de porter haut le nom du Maroc", déclare-t-elle à la presse, avant d’ajouter, presque timidement : "mais aussi de faire découvrir la discipline peu connue dans mon pays".

Le paradoxe est cruel. Le Maroc, qui mise sur le soft power sportif (football, athlétisme, arts martiaux) pour rayonner à l’international, laisse des disciplines comme le roller artistique dans l’ombre. Aucune fédération nationale ne structure la pratique, aucun budget public ne finance les déplacements. Lina Hilali, basée en France, s’entraîne sur des patinoires européennes, loin des regards marocains. Son exploit est celui d’une pionnière solitaire, pas d’une politique sportive.

Pourtant, son histoire révèle une vérité plus large : le Maroc regorge de talents individuels, mais peine à les institutionnaliser. Combien de Lina Hilali patinent dans l’anonymat, faute de structures ? Combien d’autres sports, arts ou métiers émergents sont ainsi sacrifiés sur l’autel d’un soft power sélectif, où seuls le football et les grands événements internationaux comptent ?


Cinéma marocain : un secteur verrouillé par les agréments

Le Centre cinématographique marocain (CCM) vient de rappeler une règle aussi stricte qu’opaque : pour produire un film au Maroc, il faut un agrément. Pas de négociation. Pas d’exception. Que vous soyez marocain ou étranger, que votre projet soit une fiction intimiste ou un blockbuster hollywoodien, le sésame est obligatoire. Et délivré… par le CCM lui-même.

Officiellement, cette mesure vise à "professionnaliser" le secteur et à lutter contre les productions sauvages. Dans les faits, elle crée un monopole de fait. Qui obtient ces agréments ? Les sociétés déjà bien connectées, celles qui savent naviguer dans les méandres administratifs. Les autres ? Elles attendent. Ou renoncent.

Le cinéma marocain est pourtant en plein essor. Des réalisateurs comme Nabil Ayouch ou Maryam Touzani font parler d’eux à l’international. Mais pour chaque film primé à Cannes, combien de projets avortent, étouffés par des lourdeurs bureaucratiques ? Le CCM, en verrouillant l’accès à la production, joue un double jeu : il protège les professionnels en place tout en étouffant l’innovation.

Pire : cette logique d’agrément s’étend à d’autres secteurs culturels. Musique, théâtre, édition… Partout, des barrières administratives se dressent, sous couvert de "régulation". Le message est clair : la culture marocaine n’est pas un espace de liberté, mais un territoire contrôlé.


Corruption : quand l’État normalise l’illégalité

Mohamed Benalilou, président de l’Instance nationale de la probité (INPPLC), a choisi le Salon international de l’édition et du livre pour lancer un avertissement glaçant : au Maroc, la corruption n’est plus un scandale. Elle est devenue une "normalité".

Ses mots sont sans équivoque : "Certaines lourdeurs administratives et comportements institutionnels contribuent directement à banaliser des pratiques illégales." Traduction : l’État, par son inertie, par ses procédures kafkaïennes, par son refus de simplifier, encourage les citoyens à contourner la loi. Un permis de construire qui traîne ? On graisse la patte. Un dossier bloqué en mairie ? On paie un intermédiaire. Une amende injuste ? On négocie.

Le plus inquiétant n’est pas l’existence de la corruption – elle existe partout. C’est son institutionnalisation. Benalilou parle d’une "normalisation progressive", comme si le Maroc avait intégré l’illégalité dans son fonctionnement quotidien. Et les chiffres lui donnent raison : selon Transparency International, le Maroc stagne depuis des années dans le bas du classement de la perception de la corruption.

Mais la corruption ne se limite pas aux enveloppes glissées sous les tables. Elle est aussi structurelle. Comment expliquer que des marchés publics soient attribués à des entreprises sans appel d’offres ? Que des terrains domaniaux soient cédés à des proches du pouvoir ? Que des subventions culturelles ou sportives disparaissent dans des circuits opaques ?

Le pire ? Personne n’est dupe. Les citoyens savent. Les fonctionnaires savent. Les politiques savent. Mais le système tient, parce que chacun y trouve son compte. Jusqu’à quand ?


Ce qu’il faut retenir : une culture à deux vitesses

Le Maroc de 2026 est un pays de contrastes violents.

D’un côté, des talents comme Lina Hilali prouvent que le pays peut briller à l’international, malgré l’absence de structures. De l’autre, des institutions comme le CCM ou l’INPPLC révèlent un État qui, sous couvert de régulation, étouffe la créativité et tolère l’illégalité.

Le soft power marocain, tant vanté, repose sur une équation simple : on mise sur ce qui rapporte (le football, les grands événements) et on ignore le reste. Le roller artistique ? Trop marginal. Le cinéma indépendant ? Trop risqué. La lutte contre la corruption ? Trop politique.

Résultat : une culture à deux vitesses. Celle des projecteurs, des stades pleins et des tapis rouges. Et celle des salles vides, des projets abandonnés et des enveloppes qui circulent sous les tables.

Le Maroc a les moyens de ses ambitions. Mais tant qu’il privilégiera le contrôle à la liberté, le verrouillage à l’innovation, il restera un pays où les talents brillent… malgré l’État, pas grâce à lui.