Renseignement algérien en France : quand l'État ferme les yeux sur la guerre des ombres
Un complot d'assassinat contre un ex-espion algérien en France révèle l'impunité des services étrangers. Entre justice aveugle et diplomatie complice, qui protège qui ?
La France découvre, médusée, qu’elle est devenue le terrain de jeu des services algériens. Pas dans les pages d’un roman d’espionnage, mais dans les dossiers d’une enquête judiciaire bien réelle. En mai dernier, quatre hommes sont mis en examen pour « tentative de meurtre terroriste » après avoir planifié l’assassinat d’Hichem Aboud, un ancien agent des renseignements algériens exilé en France. Leur langage codé, révélé par Le Monde, ne laisse aucune place au doute : « Faut éteindre un “pélo” [un Algérien, ndlr], tu manies la “guitare” [un pistolet] et tu shootes. » Derrière ces mots glaçants se cache une question bien plus glaçante encore : comment des tueurs à gages ont-ils pu préparer un meurtre politique en plein Paris sans que personne ne s’en émeuve ?
Un ex-espion devenu cible : le cas Aboud, miroir des fractures franco-algériennes
Hichem Aboud n’est pas un inconnu. Ancien membre des services de renseignement algériens, il a fui son pays en 2013 après avoir fondé un journal critique envers le régime. Depuis, il vit entre la France et le Maroc, alimentant les réseaux sociaux de diatribes contre ses anciens employeurs. Son itinéraire chaotique, retracé par Le Monde, en fait une cible idéale : trop visible pour être ignoré, trop isolé pour être protégé.
Ce qui frappe dans cette affaire, c’est l’absence totale de réaction officielle. Ni l’Élysée, ni le Quai d’Orsay, ni même la Place Beauvau n’ont jugé bon de commenter. Comme si la France, engluée dans ses relations complexes avec Alger, préférait détourner le regard. Pourtant, les indices d’une implication des services algériens sont accablants : les suspects arrêtés sont liés au grand banditisme français, mais leurs méthodes – et leur cible – sentent le travail de professionnels. « Quand un braquage de musée en Bourgogne mène à un complot d’État, c’est que la frontière entre crime organisé et espionnage a disparu », résume un ancien haut fonctionnaire du renseignement, sous couvert d’anonymat.
Justice française : entre impuissance et complicité passive
La justice, elle, semble avoir fait son travail. Quatre mis en examen, une enquête en cours… Mais à quel prix ? Le parquet a attendu près de trois ans avant de qualifier les faits de « terroristes », une qualification qui change tout : elle permet d’enquêter sur des réseaux transnationaux et de mobiliser des moyens exceptionnels. Pourquoi ce délai ? « Parce que personne ne voulait froisser Alger », lâche un magistrat. La France, qui a tant besoin du gaz algérien et de la coopération migratoire, préfère éviter les sujets qui fâchent.
Cette affaire n’est pas isolée. En 2021, un autre opposant algérien, Amir DZ, avait été agressé à Paris dans des circonstances troublantes. Aucune enquête n’avait abouti. En 2023, un journaliste algérien réfugié en France avait reçu des menaces de mort signées « les services ». Silence radio. La France, qui se targue d’être la patrie des droits de l’homme, semble avoir signé un pacte tacite avec Alger : vos espions peuvent agir sur notre sol, à condition qu’ils ne fassent pas trop de vagues.
Marseille en feu : quand la sécurité intérieure devient une variable d’ajustement
Pendant ce temps, aux portes de Marseille, les pompiers luttent contre un incendie qui ravage 200 hectares. Le feu, attisé par le vent et la sécheresse, rappelle cruellement l’impréparation de la France face aux catastrophes climatiques. Mais là encore, le parallèle avec l’affaire Aboud est saisissant : dans les deux cas, l’État semble dépassé, voire complice par son inaction.
À Lançon-Provence, les habitants s’interrogent : pourquoi les moyens de lutte contre les incendies sont-ils toujours aussi limités ? Pourquoi les plans de prévention, promis après les feux de 2022, n’ont-ils jamais été mis en œuvre ? La réponse est la même que pour l’affaire Aboud : la France a d’autres priorités. La sécurité énergétique, les contrats gaziers, les accords migratoires… Tout passe avant la sécurité de ses propres citoyens.
Lesbiennes au travail : l’invisibilité comme arme de soumission
Dans ce paysage de menaces et d’impuissance, une autre bataille se joue, plus discrète mais tout aussi révélatrice des fractures françaises. Clotilde Coron, universitaire, publie une enquête sur les lesbiennes au travail, un sujet encore largement ignoré. Son livre, Lesbiennes au travail : sortir de l’invisibilité, révèle une réalité glaçante : 60 % des salariées lesbiennes cachent leur orientation par peur des discriminations. Pire, celles qui osent se dévoiler subissent des pressions, des humiliations, voire des licenciements.
Pourquoi ce sujet émerge-t-il maintenant ? Parce que la France, malgré ses lois contre les discriminations, reste un pays profondément hétéronormé. Les entreprises, les administrations, les syndicats… Personne ne veut vraiment aborder la question. « On préfère parler de diversité en général, sans jamais nommer les lesbiennes », explique Coron. Résultat : des milliers de femmes vivent dans l’angoisse au quotidien, tandis que l’État, une fois encore, ferme les yeux.
Ce qu’il faut retenir : la France, sanctuaire ou terrain de chasse ?
En quelques jours, la France a révélé ses failles les plus profondes. D’un côté, un État qui laisse des services étrangers opérer en toute impunité sur son sol. De l’autre, une société qui tolère encore les discriminations systémiques. Entre les deux, des citoyens livrés à eux-mêmes, que ce soit face aux incendies ou aux violences policières.
L’affaire Aboud n’est pas qu’un fait divers. C’est le symptôme d’une France qui a perdu le contrôle de son territoire. Une France qui préfère les compromis diplomatiques aux principes républicains. Une France où la sécurité intérieure est devenue une variable d’ajustement, au même titre que les contrats gaziers ou les accords migratoires.
La question n’est plus de savoir si la France est encore un sanctuaire pour les opposants politiques. La question est de savoir si elle est devenue un terrain de chasse pour les régimes autoritaires. Et pour l’instant, la réponse fait froid dans le dos.