Rakuten, CMA CGM, pouvoir d’achat : les secousses de l’économie française

Fermeture de Rakuten France, bras de fer fiscal avec CMA CGM, et baisse historique du pouvoir d’achat : trois dossiers qui révèlent les fragilités de l’économie en cette fin septembre 2026.

Rakuten, CMA CGM, pouvoir d’achat : les secousses de l’économie française
Photo de Evgeny Karpov sur Unsplash

La France aborde l’automne 2026 avec une économie prise en étau entre des tensions structurelles et des chocs conjoncturels. Trois dossiers, révélés ces derniers jours, illustrent cette fragilité : l’effondrement d’un acteur majeur du e-commerce, un bras de fer fiscal entre l’État et un géant du transport maritime, et une érosion inédite du pouvoir d’achat des ménages. Autant de symptômes d’un modèle économique à l’épreuve des réalités sociales et des choix politiques.


Rakuten France s’éteint : le e-commerce français perd un acteur historique

Le 1ᵉʳ octobre marquera la fin d’une aventure industrielle. Rakuten France, filiale du groupe japonais éponyme, cessera définitivement son activité de marketplace après dix ans de présence sur le marché hexagonal. La plateforme, qui employait encore 180 salariés en France, n’a pas trouvé de repreneur malgré plusieurs mois de recherche. Dans un message publié sur son site, l’entreprise évoque une « concurrence féroce » et un « déclin continu de son activité », sans préciser les raisons exactes de cet échec.

Pourtant, Rakuten avait su se tailler une place dans le paysage du e-commerce français, notamment en misant sur des partenariats avec des enseignes physiques et en développant des services de cashback. Mais face à l’hégémonie d’Amazon, de Cdiscount ou de la Fnac, la plateforme n’a jamais réussi à atteindre une taille critique. « Rakuten a souffert d’un manque de différenciation », analyse un observateur du secteur, cité par Le Monde. « Contrairement à ses concurrents, elle n’a pas su créer un écosystème suffisamment attractif pour les vendeurs comme pour les consommateurs. »

Cette fermeture intervient dans un contexte déjà tendu pour le commerce en ligne en France. Les petites et moyennes marketplaces peinent à rivaliser avec les géants américains et chinois, tandis que les régulateurs européens durcissent les règles en matière de concurrence et de fiscalité. Pour les 180 salariés concernés, la transition s’annonce difficile : les plans de reclassement restent flous, et le secteur du numérique, bien que dynamique, n’offre pas toujours des opportunités équivalentes.


CMA CGM contre l’État : le bras de fer fiscal qui divise

L’armateur marseillais CMA CGM, fleuron du transport maritime français, a annoncé ce week-end renoncer à son engagement d’immatriculer 40 navires sous pavillon français. Une décision qui intervient en réaction à la menace d’une « contribution exceptionnelle » sur ses profits, envisagée par le gouvernement dans le cadre du budget 2027. Selon Le Monde, cette taxe viserait à ponctionner une partie des bénéfices records du groupe, qui pourraient dépasser les 2,1 milliards d’euros en 2026 – un chiffre déjà atteint en 2025.

Rodolphe Saadé, PDG de CMA CGM, a justifié ce revirement par la nécessité de « protéger la compétitivité » de son entreprise. « Nous ne pouvons pas accepter une fiscalité qui pénalise notre capacité à investir et à créer des emplois en France », a-t-il déclaré, sans pour autant menacer explicitement de délocaliser ses activités. Pourtant, cette décision risque de fragiliser l’emploi dans les ports français, où CMA CGM est un acteur majeur. « Immatriculer des navires sous pavillon français, c’est garantir des emplois locaux et des normes sociales élevées », rappelle un syndicaliste du secteur, interrogé par Les Échos.

Du côté de l’État, la réaction ne s’est pas fait attendre. Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, a défendu cette contribution exceptionnelle, arguant que « les entreprises qui réalisent des profits historiques doivent participer à l’effort national ». Une position qui rappelle les débats récents sur la taxation des superprofits, notamment dans les secteurs de l’énergie et du numérique. Mais pour CMA CGM, cette mesure s’apparente à une « double peine » : le groupe est déjà soumis à des régulations environnementales strictes et à une concurrence acharnée de la part des armateurs asiatiques, moins taxés.

Ce conflit illustre les tensions croissantes entre l’État et les grands groupes français. D’un côté, une pression fiscale accrue pour financer les dépenses publiques ; de l’autre, des entreprises qui brandissent la menace de la délocalisation pour échapper à ces prélèvements. Un équilibre délicat, alors que la France cherche à préserver son attractivité tout en répondant aux attentes sociales.


Pouvoir d’achat : une érosion historique depuis 2024

Les chiffres publiés ce mardi par l’INSEE confirment une tendance alarmante : depuis 2024, les ménages français ont perdu en moyenne 1 200 euros de pouvoir d’achat. Une baisse inédite depuis les années 1960, qui s’explique par la conjonction de plusieurs facteurs. D’abord, la stagnation des salaires réels : malgré des revalorisations nominales, l’inflation a grignoté les gains, notamment dans les secteurs peu syndiqués. Ensuite, la fin des transferts sociaux exceptionnels, mis en place pendant la crise du Covid-19 et la guerre en Ukraine, a privé les ménages d’un filet de sécurité.

« Ce qui est frappant, c’est que cette baisse touche désormais toutes les catégories de la population », souligne un économiste de l’OFCE. « Les classes moyennes et populaires, qui dépendent davantage des salaires, sont les plus touchées, mais même les ménages aisés voient leur pouvoir d’achat reculer en raison de la hausse des prix de l’immobilier et des services. » Les cantines solidaires, comme celle de Rochebelle à Alès (Gard), voient ainsi affluer des familles qui, il y a encore deux ans, n’auraient jamais imaginé avoir besoin d’une aide alimentaire.

Cette érosion du pouvoir d’achat pèse lourdement sur la consommation, moteur traditionnel de la croissance française. Les dépenses des ménages en biens durables (électroménager, automobiles) ont chuté de 4,5 % sur un an, tandis que les dépenses contraintes (logement, énergie, assurances) continuent d’augmenter. « Les Français reportent leurs achats ou se tournent vers des produits d’occasion », observe un responsable de la grande distribution. « La consommation de masse, telle qu’on la connaissait avant 2020, est en train de disparaître. »

Face à cette situation, le gouvernement mise sur des mesures ciblées, comme la revalorisation des minima sociaux ou des aides à la rénovation énergétique. Mais ces dispositifs peinent à compenser la baisse globale des revenus disponibles. « Le problème n’est pas conjoncturel, il est structurel », estime un syndicaliste. « Tant que les salaires ne suivront pas l’inflation et que les inégalités continueront de se creuser, le pouvoir d’achat restera un sujet de tension sociale. »


Ce qu’il faut retenir

  1. Rakuten France disparaît, victime d’une concurrence féroce et d’un manque de différenciation. Ses 180 salariés devront se reconvertir dans un secteur numérique en pleine mutation.
  2. CMA CGM renonce à immatriculer 40 navires sous pavillon français, en réaction à une possible contribution exceptionnelle sur ses profits. Un bras de fer qui révèle les tensions entre l’État et les grands groupes.
  3. Le pouvoir d’achat des ménages français a baissé de 1 200 euros en moyenne depuis 2024, une première depuis les années 1960. Une érosion qui touche toutes les catégories sociales et pèse sur la consommation.

Ces trois dossiers dessinent les contours d’une économie française à la croisée des chemins. Entre la nécessité de financer les dépenses publiques, la préservation de l’emploi industriel et la protection du pouvoir d’achat, les arbitrages s’annoncent douloureux. Et les prochains mois, marqués par les débats sur le budget 2027, promettent d’être houleux.