Quand nourrir les villes revient à dévorer les champs

Quand nourrir les villes revient à dévorer les champs
Photo de Sangharsh Lohakare sur Unsplash

Revue de presse du 9 avril 2026
Dernière mise à jour : 12:00

La France se dit attachée à ses terres, à ses paysans, à son modèle alimentaire. Puis elle bétonne. Le projet Agoralim, cette extension du marché de Rungis prévue à Goussainville, dans le Val-d'Oise, cristallise une tension que le pays refuse de trancher : comment nourrir une métropole de douze millions d'habitants sans sacrifier ce qui la nourrit ?

Agoralim : le prix du ventre de Paris

Rungis étouffe. Le plus grand marché de produits frais au monde, conçu dans les années 1960, n'a pas été pensé pour l'Île-de-France de 2026 — celle qui gagne 50 000 habitants par an, celle dont les flux logistiques saturent chaque nuit le sud francilien. Agoralim se présente comme la réponse : une plateforme complémentaire au nord de Paris, censée raccourcir les circuits, fluidifier l'approvisionnement, moderniser la chaîne du froid.

Sur le papier, l'argument tient. Sur le terrain, il coince. Le site retenu se trouve sur des terres classées parmi les meilleures de la région — des parcelles limoneuses, fertiles, cultivées depuis des siècles. Les artificialiser, c'est les perdre définitivement. Le béton ne se délaboure pas.

Les défenseurs du projet invoquent l'intérêt général et la croissance démographique. Ses opposants rappellent que la France a voté l'objectif « zéro artificialisation nette » à l'horizon 2050 et qu'on ne construit pas la souveraineté alimentaire en détruisant les sols qui la rendent possible. Le paradoxe est total : on veut mieux nourrir les Franciliens en supprimant ce qui pourrait les nourrir demain.

Ce n'est pas un cas isolé. Partout en France, des projets d'entrepôts, de zones commerciales et de plateformes logistiques grignotent l'espace agricole au nom de l'efficacité économique. La loi Climat et Résilience de 2021 devait freiner cette hémorragie. Cinq ans plus tard, les dérogations s'empilent, les compensations restent théoriques, et chaque nouveau dossier devient un bras de fer local où l'emploi promis l'emporte presque toujours sur l'hectare menacé.

Agoralim pose une question que les élus préfèrent esquiver : si chaque projet est « exceptionnel », alors la règle n'existe plus. Et si la règle n'existe plus, l'objectif 2050 n'est qu'un slogan.

Cannabis : à qui la faute, vraiment ?

Autre sujet, même mécanique de l'esquive. Une campagne ministérielle récente martèle un message simple aux consommateurs de cannabis : en achetant, vous financez les réseaux, les fusillades, les morts. Autrement dit, chaque joint porte une part de sang.

Le procédé n'est pas nouveau. Culpabiliser l'usager final est une vieille recette, éprouvée sur le tabac, l'alcool, la fast fashion. Elle a le mérite de la clarté. Elle a le défaut de l'hypocrisie.

Car la question que cette campagne évite soigneusement est celle du cadre légal lui-même. Si le cannabis reste interdit en France — l'un des pays les plus répressifs d'Europe sur ce point —, c'est précisément cette prohibition qui crée le marché noir, structure les réseaux et alimente la violence. Le consommateur n'a pas choisi le circuit clandestin par goût du risque. Il n'a tout simplement pas d'alternative légale.

Dire cela ne revient pas à plaider pour une légalisation naïve. Le débat est complexe, les modèles étrangers — Canada, certains États américains, Allemagne depuis 2024 — montrent des résultats contrastés. Mais réduire la chaîne de responsabilité à l'acheteur, c'est exonérer quarante ans de politique publique qui n'a ni réduit la consommation, ni tari l'offre, ni pacifié les quartiers.

Les chiffres sont têtus : la France est le premier consommateur de cannabis en Europe malgré l'une des législations les plus sévères. La répression n'a pas fonctionné. La culpabilisation des usagers ne fonctionnera pas davantage. Ce qu'il manque, c'est un débat adulte — celui que le politique repousse de législature en législature, parce qu'il est électoralement dangereux.

Ce qu'il faut retenir

Deux dossiers en apparence distincts, une même impasse française : l'incapacité à assumer les conséquences de ses propres choix. On fixe des objectifs ambitieux sur l'artificialisation des sols, puis on les contourne projet après projet. On interdit le cannabis, puis on s'étonne que l'interdiction engendre un marché violent. Dans les deux cas, le discours public préfère désigner un coupable commode — le promoteur local, le consommateur — plutôt que de questionner le système qui produit le problème.

Gouverner, c'est choisir. Encore faut-il accepter de regarder le dilemme en face.