Congrès américain : le Polisario dans le viseur, entre diplomatie et realpolitik

Un troisième projet de loi américain vise à classer le Polisario comme organisation terroriste. Soutenu par des élus des deux bords, ce texte relance les tensions géopolitiques au Sahara.

Congrès américain : le Polisario dans le viseur, entre diplomatie et realpolitik
Photo de Philip Strong sur Unsplash

Le Congrès américain s’apprête à rouvrir un dossier épineux pour Rabat. Un troisième projet de loi, déposé fin juillet à la Chambre des représentants, propose de classer le Front Polisario comme organisation terroriste. Porté par le démocrate Josh Gottheimer et soutenu par six élus républicains et démocrates, ce texte bipartisan marque une nouvelle étape dans la stratégie américaine de pression sur le mouvement indépendantiste sahraoui. Une initiative qui intervient dans un contexte régional déjà tendu, où les équilibres diplomatiques du Maroc sont mis à l’épreuve.

Un texte bipartisan aux implications lourdes

Le "Polisario Front Terrorist Designation Act of 2026" ne se contente pas d’une simple déclaration d’intention. Selon les éléments communiqués par les services du Congrès, le projet de loi s’appuie sur des rapports des services de renseignement américains faisant état de liens présumés entre le Polisario et des groupes armés actifs dans la région du Sahel. Ces allégations, déjà évoquées par le passé mais jamais étayées publiquement, visent à justifier une inscription sur la liste des organisations terroristes du département d’État.

Le soutien bipartisan dont bénéficie ce texte est loin d’être anodin. Parmi les cosponsors figurent des élus comme Ronny Jackson, proche de l’ancien président Donald Trump, et Greg Landsman, représentant démocrate de l’Ohio. Cette alliance inattendue reflète une convergence d’intérêts : pour les républicains, il s’agit de durcir la posture américaine face aux mouvements armés en Afrique ; pour les démocrates, l’objectif est de renforcer les partenariats stratégiques avec des alliés comme le Maroc, tout en répondant aux préoccupations sécuritaires des communautés d’origine maghrébine aux États-Unis.

Pour Rabat, cette initiative représente à la fois une opportunité et un risque. D’un côté, elle valide la stratégie marocaine de diabolisation du Polisario, présentée depuis des années comme une menace à la stabilité régionale. De l’autre, elle pourrait compliquer les efforts de médiation internationale, notamment ceux menés par l’ONU, dont l’envoyé personnel pour le Sahara occidental tente de relancer des négociations au point mort depuis 2022.

Le Sahara occidental, un dossier qui divise Washington

L’administration Biden n’a pas encore pris position sur ce projet de loi. Pourtant, les signaux envoyés ces derniers mois par la Maison-Blanche laissent peu de doute sur sa préférence pour une solution alignée sur les positions marocaines. En décembre 2020, l’ancien président Donald Trump avait reconnu la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental en échange de la normalisation des relations entre Rabat et Israël. Une décision que Joe Biden n’a pas remise en cause, malgré les critiques des organisations de défense des droits de l’homme et de certains pays africains.

Cette prudence s’explique par les enjeux géostratégiques. Le Maroc est un partenaire clé des États-Unis en Afrique, notamment dans la lutte contre le terrorisme et la stabilisation du Sahel. Rabat abrite également la seule base militaire américaine permanente sur le continent, à Tan-Tan, utilisée pour des opérations de surveillance et de renseignement. Dans ce contexte, un durcissement de la position américaine contre le Polisario pourrait être perçu comme un geste de soutien à un allié indispensable.

Cependant, cette approche n’est pas sans risques. Plusieurs pays africains, dont l’Algérie et l’Afrique du Sud, continuent de soutenir le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui. Une inscription du Polisario sur la liste des organisations terroristes pourrait donc exacerber les tensions régionales et compliquer les efforts de coopération multilatérale, notamment au sein de l’Union africaine, où le Maroc a réintégré ses rangs en 2017 après trente-trois ans d’absence.

La realpolitik marocaine à l’épreuve

Pour le Maroc, ce projet de loi s’inscrit dans une stratégie plus large de consolidation de sa position sur la scène internationale. Depuis 2020, Rabat a multiplié les succès diplomatiques : reconnaissance de sa souveraineté sur le Sahara occidental par plusieurs pays africains et latino-américains, renforcement de ses relations avec Israël, et développement de partenariats économiques avec des puissances comme les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite.

Mais cette offensive diplomatique se heurte à des réalités locales complexes. Sur le terrain, le cessez-le-feu conclu en 1991 sous l’égide de l’ONU est régulièrement violé, et les tensions entre les forces marocaines et les éléments du Polisario restent vives. Par ailleurs, la situation humanitaire dans les camps de réfugiés de Tindouf, en Algérie, où vivent des milliers de Sahraouis, continue de susciter des critiques internationales.

Dans ce contexte, le projet de loi américain pourrait servir de levier pour Rabat. En présentant le Polisario comme une menace terroriste, le Maroc espère isoler davantage le mouvement et affaiblir son soutien international. Une stratégie qui n’est pas sans rappeler celle utilisée par d’autres pays, comme la Turquie avec le PKK ou la Russie avec les séparatistes tchétchènes.

Ce qu’il faut retenir

  1. Un projet de loi bipartisan : Le "Polisario Front Terrorist Designation Act of 2026" bénéficie d’un soutien rare au Congrès, où républicains et démocrates se rejoignent sur la nécessité de durcir la posture américaine face aux mouvements armés en Afrique.
  2. Des implications régionales : Une inscription du Polisario sur la liste des organisations terroristes pourrait raviver les tensions entre le Maroc et l’Algérie, déjà en conflit sur plusieurs dossiers, dont la question sahraouie.
  3. Un test pour la diplomatie marocaine : Rabat devra naviguer entre son désir de voir le Polisario affaibli et la nécessité de préserver ses relations avec des partenaires clés, comme les États-Unis et l’Union européenne, qui restent divisés sur la question du Sahara occidental.
  4. Un contexte international favorable : Le projet de loi intervient alors que le Maroc multiplie les succès diplomatiques, notamment en Afrique et au Moyen-Orient. Une dynamique que Rabat pourrait exploiter pour consolider sa position.

Pour l’heure, le texte doit encore franchir plusieurs étapes avant d’être adopté. Mais son dépôt seul suffit à relancer un débat qui, depuis plus de quarante ans, oppose les partisans d’une solution négociée à ceux d’une approche sécuritaire. Dans cette équation, le Maroc joue une partition délicate : celle d’un acteur régional incontournable, mais dont les ambitions se heurtent encore aux réalités d’un conflit gelé.