Perec, réplicultes et canicules : la culture française face à ses fantômes

Quand la BnF ressuscite "Jupiter", ovni cinématographique de Perec, et que les réplicultes résistent à l’oubli, la France interroge son rapport au temps, à la mémoire et à l’urgence climatique.

Perec, réplicultes et canicules : la culture française face à ses fantômes
Photo de Fred Heap sur Unsplash

La France a chaud. Pas seulement sous le soleil de juin 2026, qui achève de griller l’Alsace en vigilance rouge tandis que le reste du pays passe en mode "orage salvateur". Elle a chaud aux joues, aussi, en redécouvrant Jupiter, ce film maudit de 1970 où Georges Perec, l’homme qui a disséqué la vie mode d’emploi, joue un otage aux côtés d’un aviateur fou. La Bibliothèque nationale de France (BnF) exhume l’œuvre cet automne, et le moins qu’on puisse dire, c’est que ce déterrement tombe à pic. À l’heure où la culture française oscille entre nostalgie et amnésie, entre réhabilitation des ovnis et abandon des urgences, Jupiter agit comme un miroir déformant – et dérangeant.

Perec, ou l’art de filmer l’impossible

Jupiter n’est pas un film. C’est un manifeste en images, un pied de nez à la narration classique, une expérience où chaque plan semble tiré d’un rêve éveillé. Jean-Pierre Prévost, son réalisateur, y déploie une esthétique libertaire, héritière directe de Mai 68, où les dialogues s’effilochent, où les personnages errent comme des fantômes dans un décor de carton-pâte. Perec, déjà célèbre pour La Disparition (ce roman écrit sans la lettre "e"), y incarne un otage passif, presque indifférent à son sort. Une métaphore, peut-être, de la France des années 70 : un pays qui regarde son propre chaos avec une ironie désabusée.

La BnF, en programmant ce film, ne se contente pas d’une opération de sauvetage patrimonial. Elle pose une question cruciale : que faire des œuvres qui dérangent, qui bousculent, qui refusent de se laisser ranger dans les cases du "cinéma d’auteur" ? Jupiter est un ovni, au sens littéral : il n’a pas d’équivalent, pas de descendance, pas de postérité. Il est là, seul, comme un caillou dans la chaussure de l’histoire du cinéma français. Et c’est précisément pour cela qu’il mérite d’être vu. Dans une époque où les algorithmes dictent ce qui doit être vu, aimé, partagé, Jupiter rappelle une vérité simple : la culture n’est pas un produit de consommation. C’est un risque.

Les réplicultes, ou la résistance par l’absurde

Pendant ce temps, dans les salles obscures et les mémoires collectives, une autre forme de résistance culturelle s’organise. Les "réplicultes" – ces phrases cultes du cinéma français qui ont traversé les décennies – continuent de hanter les conversations, les réseaux sociaux, les graffitis. "Oublie que t’as aucune chance, vas-y, fonce !", lance Bernard Blier dans Les Tontons flingueurs (1963). Cinquante-trois ans plus tard, la réplique résonne encore, comme un mantra pour une France qui doute.

Mais pourquoi ces phrases survivent-elles ? Parce qu’elles sont drôles ? Parce qu’elles sont absurdes ? Ou parce qu’elles disent quelque chose de nous, de notre rapport à l’échec, à la débrouille, à l’improvisation ? Les réplicultes sont des totems. Elles nous rappellent que la culture populaire n’est pas un sous-produit de l’art, mais une forme d’art à part entière. Et qu’elle a cette capacité unique à survivre aux modes, aux générations, aux crises.

Le paradoxe, c’est que ces phrases cultes sont souvent tirées de films qui, eux, ont sombré dans l’oubli. Les Tontons flingueurs est un monument, mais combien de Français ont vu Le Cave se rebiffe ou Ne nous fâchons pas ? Les réplicultes sont des fragments d’un patrimoine qui se délite, des éclats de rire dans un pays qui semble avoir perdu le sien.

Canicule : quand la mémoire climatique s’efface

La canicule qui s’achève ce dimanche n’est pas une surprise. Elle est la énième répétition d’un scénario écrit depuis 2003, quand 15 000 morts avaient révélé l’impréparation crasse de la France face à la chaleur. Vingt-trois ans plus tard, le pays a appris à compter ses morts en temps réel, à activer des plans canicule, à installer des climatiseurs dans les Ehpad. Mais il n’a toujours pas tiré les leçons de fond.

Les tribunes s’accumulent dans Le Monde pour le rappeler : sans mesures drastiques d’atténuation, l’adaptation sera impossible. Les entreprises continuent de faire semblant, les gouvernements de bricoler. Pendant ce temps, les inégalités territoriales se creusent. Paris et l’Île-de-France sortent de la vigilance rouge, mais l’Alsace reste en surchauffe. Les berges de la Villette se transforment en refuges nocturnes, tandis que les bureaux climatisés des quartiers d’affaires tournent à plein régime.

La culture, dans tout ça, fait office de paravent. On parle de Jupiter, de Perec, des réplicultes, comme si ces sujets pouvaient occulter l’urgence climatique. Comme si le patrimoine pouvait servir d’anesthésiant face à l’effondrement. La BnF programme un hommage à Perec, mais qui se soucie des écoles qui surchauffent, des hôpitaux saturés, des travailleurs exposés ? La culture est un luxe quand le pays est en mode survie.

Ce qu’il faut retenir

  1. Perec, ou l’échec comme œuvre d’art : Jupiter n’est pas un film raté. C’est une œuvre qui assume son échec, sa marginalité, son refus de plaire. Dans une époque obsédée par le succès et la viralité, ce cinéma-là est une bouffée d’oxygène. La BnF a raison de le ressortir des oubliettes. À condition de ne pas en faire une relique, mais un manifeste.
  2. Les réplicultes, mémoire collective en kit : Ces phrases qui survivent à leurs films sont des fragments de résistance. Elles prouvent que la culture populaire n’a pas besoin de subventions pour exister. Elle a besoin d’être vécue, partagée, détournée. Et si c’était ça, la vraie politique culturelle ? Pas des plans quinquennaux, mais des phrases qui traversent le temps.
  3. Canicule : le déni français : La France a appris à gérer les crises. Elle n’a pas appris à les prévenir. Les plans canicule sauvent des vies, mais ils ne changeront pas le cours du réchauffement. Pendant ce temps, les mêmes erreurs se répètent : on climatise les écoles au lieu de les isoler, on parle d’adaptation sans parler d’atténuation. La culture du bricolage a ses limites.
  4. Le paradoxe culturel : La France célèbre son patrimoine tout en laissant son présent se déliter. Elle exhume Perec, mais elle oublie les urgences. Elle rit des réplicultes, mais elle pleure ses morts de chaleur. La culture ne doit pas être un refuge. Elle doit être un miroir – et parfois, un coup de poing.