Perec, réplicultes et fin de vie : la France entre mémoire et urgences
La redécouverte de "Jupiter", film oublié de Perec, et le vote sur la fin de vie révèlent une France tiraillée entre héritage libertaire et cadre sécuritaire. Analyse.
La France de juin 2026 oscille entre deux temporalités. Celle, fantasque et libertaire, d’un film oublié où Georges Perec joue les otages d’un aviateur fou en 1970. Et celle, verrouillée et procédurière, d’une Assemblée nationale qui vient d’adopter en troisième lecture une loi sur la fin de vie, "sécurisée" à coups d’amendements et de garde-fous. Entre ces deux pôles, un même pays qui semble avoir perdu le fil de ses utopies – ou qui les range soigneusement au placard des curiosités historiques.
Perec ressuscité : quand le cinéma français exhume ses fantômes libertaires
"Jupiter", ce film réalisé par Jean-Pierre Prévost en 1970 avec Perec en otage philosophique, ressort des archives de la BnF comme un ovni bienveillant. L’œuvre respire Mai 68, ses excès, ses dialogues absurdes, son mépris des conventions. Un aviateur kidnappe Perec pour lui exposer sa théorie du monde – mélange de surréalisme et de désillusion post-révolutionnaire. Le film, jamais vraiment distribué à l’époque, devient aujourd’hui le symbole d’une époque où l’art pouvait encore se permettre d’être gratuitement subversif.
Pourquoi cette redécouverte tombe-t-elle à point nommé ? Parce que la France de 2026, celle des free-parties criminalisées et des écoles climatisées en urgence, semble avoir troqué ses rêves collectifs contre des solutions techniques. Le contraste est saisissant : d’un côté, un film où l’on discute philosophie entre deux scènes de farce ; de l’autre, une loi sur la fin de vie qui multiplie les verrous pour éviter tout "dérive euthanasique". Comme si la société française, après avoir rêvé d’émancipation, ne jurait plus que par le contrôle.
La BnF, en programmant ce film, ne fait pas qu’un hommage à Perec. Elle rappelle que la culture française a longtemps été un laboratoire d’idées folles – et que ces idées, aujourd’hui, semblent cantonnées aux rétrospectives.
Fin de vie : l’Assemblée verrouille un droit sous haute surveillance
Pendant ce temps, à l’Assemblée nationale, les députés viennent de boucler l’examen d’une proposition de loi sur la fin de vie. Le texte, adopté en troisième lecture, est présenté par ses partisans comme "sécurisé". Comprenez : bardé de conditions, de délais, de commissions de contrôle. L’aide active à mourir sera possible, mais sous le regard inquisiteur de l’État.
Les débats ont été houleux. Plus de 1 800 amendements examinés, des nuits de discussion, des compromis arrachés à la dernière minute. Le résultat ? Un texte qui reconnaît un droit, mais le soumet à tant de garde-fous qu’il en devient presque théorique. Comme si la France, après avoir longtemps nié la question, acceptait enfin d’en parler – à condition de tout encadrer, tout contrôler, tout surveiller.
Camille Galliard-Minier, ministre déléguée chargée de l’autonomie, se félicite d’un "équilibre trouvé". Les associations de patients, elles, parlent d’un "droit au rabais". La loi, votée mardi en séance solennelle, sera ensuite transmise au Sénat. D’ici là, le pays aura eu le temps de mesurer l’écart entre la promesse d’un choix libre et la réalité d’un parcours administratif semé d’embûches.
Réplicultes : quand les répliques cultes deviennent des refuges
Autre phénomène révélateur de cette France tiraillée : l’engouement pour les "réplicultes", ces phrases cultes du cinéma français qui ressurgissent dans le débat public. "Oublie que t’as aucune chance, vas-y, fonce !", lance aujourd’hui un éditorialiste pour illustrer l’audace politique. Ces répliques, extraites de films comme "Les Tontons flingueurs" ou "Le Père Noël est une ordure", deviennent des mantras, des refuges face à un présent jugé trop complexe.
Pourquoi ce besoin de se raccrocher à des dialogues vieux de 60 ans ? Sans doute parce que ces phrases, drôles et désabusées, offrent une forme de sagesse populaire qui semble avoir déserté le débat politique. Dans un pays où les lois se votent sous haute surveillance et où les utopies sont reléguées aux archives, ces répliques font office de dernier lien avec une époque où l’on pouvait encore rire de tout – et surtout de soi-même.
Ce qu’il reste de l’esprit français
Entre le film de Perec, la loi sur la fin de vie et l’obsession pour les réplicultes, une même question se pose : que reste-t-il de l’esprit français, celui qui osait penser l’impensable ? La réponse est ambiguë. D’un côté, une société qui se crispe sur le contrôle, multiplie les procédures, verrouille les droits. De l’autre, une culture qui, par à-coups, exhume ses vieux rêves pour les exposer comme des curiosités – sans toujours oser les réactiver.
La France de 2026 semble avoir choisi son camp : celui de la prudence. Mais les fantômes de ses utopies passées, eux, refusent de se taire. Ils ressurgissent là où on ne les attend pas – dans un film oublié, une réplique culte, ou le regard désabusé d’un député face à une loi qu’il a contribué à vider de sa substance. Comme si le pays, incapable de se projeter dans l’avenir, se contentait de recycler ses vieux mythes en attendant des jours meilleurs.