Apnée et records : Oulfa Chellaï, l'innovation marocaine en eaux profondes

L'apnéiste marocaine Oulfa Chellaï bat son propre record national en atteignant 71 mètres en poids constant. Portrait d'une scientifique devenue athlète de haut niveau.

Apnée et records : Oulfa Chellaï, l'innovation marocaine en eaux profondes
Photo de Jeremy Bishop sur Unsplash

Une physicienne des plasmas en quête des abysses

Le 4 octobre 2026 restera comme une date marquante pour le sport marocain. Oulfa Chellaï, 35 ans, a établi un nouveau record national féminin d'apnée en poids constant bipalmes (CWTB) en descendant à 71 mètres de profondeur lors des Championnats du monde d'apnée à Limassol, à Chypre. Cette performance, validée par les juges internationaux, dépasse de dix mètres son précédent record établi en août dernier et consacre une progression fulgurante dans une discipline où le Maroc commence à se faire une place.

Originaire de Marrakech, Oulfa Chellaï n'est pas une athlète comme les autres. Physicienne spécialisée dans les plasmas au Swiss Plasma Center de l'École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), elle travaille sur le tokamak TCV, un réacteur expérimental de fusion nucléaire. Son parcours illustre une double excellence, où la rigueur scientifique côtoie l'audace sportive. "L'apnée, c'est comme la physique : il faut maîtriser les variables, comprendre les limites du corps et de l'esprit, et accepter l'imprévisible", confie-t-elle dans une interview accordée à Hespress après son exploit.

71 mètres : une performance qui interroge les limites

Le record de Chellaï s'inscrit dans un contexte où l'apnée de profondeur connaît un essor mondial, porté par des athlètes qui repoussent sans cesse les frontières du possible. La discipline du poids constant bipalmes, où l'apnéiste descend et remonte en utilisant uniquement ses palmes, exige une technique irréprochable et une gestion millimétrée de l'oxygène. À 71 mètres, la pression atteint 8,1 atmosphères, soit une force de plus de 800 kg par mètre carré sur le corps. Les risques – narcose, syncope, barotraumatismes – sont réels, et chaque mètre supplémentaire relève de l'exploit physiologique.

Pourtant, au-delà de la performance individuelle, c'est l'émergence d'une filière marocaine qui retient l'attention. Si le Royaume compte déjà des figures comme Sara Campbell, multiple recordwoman du monde, ou les frères Samir et Mehdi Boumadine, pionniers de l'apnée en compétition, Chellaï incarne une nouvelle génération d'athlètes où le sport de haut niveau se conjugue avec des parcours académiques ou professionnels exigeants. "Son record est un signal fort pour les jeunes Marocains. Il montre que l'excellence n'a pas de frontières, ni disciplinaires ni géographiques", analyse un entraîneur national cité par Hespress.

Science et performance : un modèle d'innovation

Le cas d'Oulfa Chellaï interroge aussi les liens entre recherche scientifique et performance sportive. À l'EPFL, elle étudie les interactions entre les plasmas et les matériaux, un domaine où la précision et la résistance aux conditions extrêmes sont cruciales. Des compétences qu'elle transpose sous l'eau : "En apnée, comme en physique, il faut anticiper les réactions du système – ici, le corps humain – face à des contraintes extrêmes. La différence, c'est que sous l'eau, on ne peut pas se permettre d'erreur."

Cette approche interdisciplinaire pourrait inspirer d'autres secteurs au Maroc. Le pays, qui mise sur les énergies renouvelables et les technologies de pointe, a tout intérêt à valoriser ces profils hybrides, capables de concilier expertise scientifique et dépassement de soi. La Fédération royale marocaine d'apnée, créée en 2020, a d'ailleurs lancé plusieurs programmes pour former des athlètes et des encadrants, avec l'ambition de faire du Royaume un pôle régional de la discipline.

Un record, et après ?

Si le record de Chellaï a été salué par les autorités sportives marocaines, il soulève aussi des questions sur le soutien aux athlètes de niche. Contrairement au football ou à l'athlétisme, l'apnée ne bénéficie pas de financements publics structurés, et les compétiteurs doivent souvent autofinancer leurs déplacements et leur matériel. "Pour progresser, il faut des stages, des compétitions, du matériel de qualité. Aujourd'hui, tout repose sur des sponsors privés ou des sacrifices personnels", explique un membre de la fédération.

Pourtant, les retombées pourraient être significatives. L'apnée, en plus d'être un sport spectaculaire, est un levier pour le tourisme et l'économie bleue. Des pays comme la Grèce, Chypre ou l'Égypte ont développé des infrastructures dédiées, attirant des plongeurs du monde entier. Le Maroc, avec ses 3 500 km de côtes et une biodiversité marine exceptionnelle, pourrait tirer parti de cette dynamique. "Imaginez des centres d'entraînement à Dakhla ou à Agadir, des compétitions internationales, des formations pour les jeunes… C'est tout un écosystème qui pourrait se créer", souligne un expert en économie du sport.

Ce qu'il faut retenir

  1. Un exploit sportif et scientifique : Oulfa Chellaï, physicienne à l'EPFL, bat son propre record national d'apnée en atteignant 71 mètres en poids constant bipalmes. Une performance qui allie rigueur scientifique et maîtrise physique.
  2. L'émergence d'une filière marocaine : Son record s'inscrit dans une dynamique où le Maroc commence à se positionner sur la scène internationale de l'apnée, avec des athlètes de plus en plus nombreux et compétitifs.
  3. Un modèle d'innovation interdisciplinaire : Son parcours illustre comment des compétences scientifiques peuvent nourrir une pratique sportive de haut niveau, et vice versa. Un exemple à suivre pour d'autres disciplines.
  4. Des défis structurels : Malgré les progrès, l'apnée marocaine manque encore de soutien institutionnel et financier. Un enjeu pour les années à venir, alors que le sport pourrait devenir un levier économique et touristique.
  5. Un potentiel inexploité : Avec ses côtes et sa biodiversité, le Maroc a les atouts pour devenir un pôle régional de l'apnée, à condition d'investir dans des infrastructures et des formations adaptées.

En attendant, Oulfa Chellaï a déjà les yeux tournés vers de nouveaux défis. "71 mètres, c'est une étape. La prochaine ? Peut-être 80 mètres, ou une autre discipline. L'important, c'est de continuer à explorer, sous l'eau comme en laboratoire." Une philosophie qui résume à elle seule l'esprit d'innovation qui anime cette athlète pas comme les autres.