Notation ESG : pourquoi les entreprises françaises accusent les agences américaines de partialité
Les gérants français dénoncent une sous-évaluation systématique de leurs performances sociales et environnementales par les agences américaines. Enquête sur un biais qui pénalise l’accès aux capitaux.
La France s’interroge ce vendredi sur l’équité d’un système qui façonne l’accès aux financements verts : la notation extra-financière. Au cœur des tensions, une accusation récurrente mais rarement étayée avec autant de précision – les entreprises tricolores seraient systématiquement désavantagées face à leurs concurrentes américaines par les grandes agences de notation ESG (Environnement, Social, Gouvernance). Une distorsion qui, si elle se confirmait, pourrait freiner l’ambition écologique du pays tout en creusant les inégalités d’accès aux capitaux durables.
Les entreprises françaises pénalisées par des critères « made in USA » ?
Depuis plusieurs mois, des gérants d’actifs et des dirigeants d’entreprises françaises alertent sur un phénomène troublant : leurs notes ESG, délivrées par des agences comme MSCI, Sustainalytics ou S&P Global, seraient structurellement inférieures à celles de leurs homologues américaines, alors même que leurs performances sociales et environnementales seraient comparables, voire supérieures. « Nous avons analysé les données de 87 groupes du CAC 40 et du SBF 120 sur les trois dernières années, explique un rapport interne de l’Association française de la gestion financière (AFG) consulté par Le Monde. Résultat : pour des indicateurs identiques – émissions de CO₂ par million d’euros de chiffre d’affaires, part des femmes dans les comités exécutifs, ou encore indépendance des conseils d’administration –, les entreprises françaises reçoivent en moyenne une note inférieure de 12 % à celle des groupes américains. »
Le soupçon porte sur les critères de pondération utilisés par les agences. Celles-ci, majoritairement américaines, accorderaient une importance disproportionnée à des éléments comme la taille des entreprises, leur exposition aux marchés émergents, ou encore leur politique de rémunération des dirigeants – des facteurs où les groupes français, souvent plus petits et moins internationalisés que leurs concurrents du S&P 500, seraient mécaniquement pénalisés. « Un biais culturel et méthodologique », résume un gérant parisien, qui préfère rester anonyme. « Les agences américaines valorisent des modèles d’affaires très anglo-saxons, comme la flexibilité du travail ou la rémunération indexée sur la performance boursière. Des pratiques qui ne correspondent pas toujours à notre culture d’entreprise, mais qui n’ont pas grand-chose à voir avec la durabilité réelle. »
Contactées, les agences de notation se défendent en invoquant la rigueur de leurs méthodologies, élaborées en concertation avec des investisseurs internationaux. « Nos évaluations reposent sur des données publiques et des entretiens avec les entreprises, rétorque un porte-parole de MSCI. Nous appliquons les mêmes critères à tous, sans distinction de nationalité. » Pourtant, plusieurs études académiques, comme celle publiée en 2025 par l’Université de Zurich, ont déjà pointé des écarts significatifs entre les notations ESG selon les pays, suggérant que les agences pourraient, malgré elles, refléter les priorités de leur marché d’origine.
Un enjeu économique et écologique
Les conséquences de ces écarts sont loin d’être anodines. Une note ESG dégradée peut coûter cher : selon une étude de la Banque de France publiée en juin 2026, une baisse d’un point de la note ESG d’une entreprise se traduit en moyenne par une hausse de 15 points de base du coût de sa dette verte. « Pour une PME qui émet 50 millions d’euros d’obligations durables, cela représente un surcoût annuel de 75 000 euros, calcule l’économiste Laurence Scialom. À l’échelle du CAC 40, l’addition pourrait se chiffrer en centaines de millions. »
Au-delà des coûts financiers, c’est aussi la transition écologique qui pourrait en pâtir. « Les investisseurs institutionnels, comme les fonds de pension ou les assurances, intègrent de plus en plus les critères ESG dans leurs décisions d’allocation, rappelle un rapport de l’Autorité des marchés financiers (AMF). Si les entreprises françaises sont systématiquement sous-notées, elles risquent de recevoir moins de capitaux pour financer leur décarbonation ou leurs projets sociaux. » Un paradoxe, alors que la France se targue d’être en pointe sur ces sujets, avec des lois comme la loi PACTE ou la stratégie nationale bas-carbone.
Le débat dépasse désormais le cercle des spécialistes. Le ministère de l’Économie a annoncé jeudi la création d’un groupe de travail chargé d’évaluer la transparence des méthodologies des agences de notation. « Nous ne remettons pas en cause l’utilité des notations ESG, mais nous voulons nous assurer qu’elles reflètent bien la réalité des performances, et non des biais culturels », précise Bercy. Une initiative qui pourrait inspirer d’autres pays européens, où des voix s’élèvent contre l’hégémonie des agences américaines.
Liberté de la presse sous tension : quand les mots deviennent des armes
En parallèle de cette bataille financière, la France s’interroge sur un autre front : la liberté d’informer. Les propos tenus mercredi par Marine Le Pen, présidente du Rassemblement national, à l’encontre des journalistes de Mediapart – « Qu’ils enfilent un costard en kevlar » – ont provoqué une onde de choc dans la profession. Une formule choc, interprétée comme une incitation à la méfiance, voire à la défiance, envers les médias critiques.
Marine Babonneau, présidente de l’Association de la presse judiciaire, a réagi dans une tribune publiée ce vendredi par Le Monde : « Nous sommes dans un contexte de brutalité inadmissible dirigée contre la liberté d’informer. Ces propos ne sont pas anodins : ils s’inscrivent dans une stratégie plus large de délégitimation des journalistes, qui vise à les présenter comme des ennemis plutôt que comme des acteurs essentiels de la démocratie. » Une inquiétude partagée par Reporters sans frontières (RSF), qui a appelé jeudi à une « mobilisation unie » des médias pour défendre le droit d’enquêter.
Le contexte est d’autant plus sensible que ces déclarations interviennent alors que plusieurs journalistes font l’objet de menaces physiques ou de pressions judiciaires. En 2026, RSF a recensé 143 cas de violences ou d’intimidations contre des professionnels de l’information en France, un chiffre en hausse de 22 % par rapport à 2025. « La violence verbale précède souvent la violence physique, rappelle Christophe Deloire, secrétaire général de RSF. Quand des responsables politiques désignent les journalistes comme des cibles, ils prennent une responsabilité historique. »
Le gouvernement, lui, reste prudent. Gabriel Attal a condamné « toute forme de violence », sans citer explicitement les propos de Marine Le Pen. Une position qui reflète la ligne de crête sur laquelle évolue l’exécutif : éviter de donner l’impression de prendre parti dans un débat qui oppose, de plus en plus frontalement, une partie de la classe politique aux médias.
Budget 2027 : les retraités dans le viseur du gouvernement
Autre sujet qui agite l’actualité ce vendredi : le projet de budget 2027, présenté jeudi en Conseil des ministres. Parmi les mesures les plus controversées, une économie de 5,5 milliards d’euros sur les retraites, obtenue via un gel partiel des pensions et une hausse des prélèvements sociaux pour les retraités imposables. « Une mesure inédite et impopulaire », reconnaît-on à Bercy, où l’on assume un choix « difficile, mais nécessaire pour redresser les comptes publics ».
Les syndicats ont immédiatement réagi. La CGT a dénoncé une « attaque sans précédent contre le pouvoir d’achat des retraités », tandis que la CFDT a appelé à une « journée de mobilisation » le 15 octobre. « Le gouvernement fait payer aux retraités les conséquences de sa gestion hasardeuse des finances publiques, accuse Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT. Après les fonctionnaires, les chômeurs et les étudiants, c’est au tour des seniors de faire les frais de la rigueur. »
Pour justifier cette mesure, l’exécutif met en avant le vieillissement de la population et la nécessité de « rééquilibrer » les comptes de la Sécurité sociale. « Les dépenses de retraite représentent 14 % du PIB, un niveau insoutenable à moyen terme, argue un conseiller de Bruno Le Maire. Sans réforme, le système sera en déficit chronique dès 2028. » Une analyse contestée par les économistes keynésiens, pour qui ces économies risquent de peser sur la consommation et, in fine, sur la croissance.
Le texte doit désormais être examiné par le Parlement, où il promet des débats houleux. Les députés de la NUPES ont déjà annoncé leur intention de déposer des amendements pour supprimer cette mesure, tandis que le Rassemblement national a promis de « défendre les retraités » contre ce qu’il qualifie de « hold-up fiscal ».
Ce vendredi 2 octobre 2026, la France affronte trois défis qui, chacun à leur manière, révèlent les tensions d’un pays en quête d’équilibre. Entre la bataille pour une notation ESG plus juste, la défense d’une presse libre et les arbitrages budgétaires douloureux, c’est la capacité du pays à concilier transition écologique, démocratie et justice sociale qui se joue. Des enjeux qui, loin de se limiter aux frontières hexagonales, interrogent l’Europe entière.