Nollywood, Act Up, raffineries : quand la culture et l'écologie réinventent la résistance
Le cinéma nigérian conquiert le monde, Act Up ressurgit dans les mémoires, et la France découvre son addiction au pétrole. Trois fronts où culture et écologie redessinent les rapports de force.
Nollywood : le cinéma qui défie Hollywood sans demander la permission
Le Nigeria produit plus de films que la France. Beaucoup plus. Entre 2 000 et 2 500 par an, contre 300 pour l’Hexagone. Et depuis quelques mois, ces productions low-cost, tournées en quelques jours avec des budgets qui feraient rire un stagiaire de Netflix, s’invitent dans les salles européennes et sur les plateformes internationales. Le phénomène Nollywood n’est plus une curiosité exotique : c’est un modèle économique et culturel qui bouscule les hiérarchies établies.
Comment expliquer ce succès ? D’abord, par une formule imparable : des histoires ancrées dans le réel, des rythmes effrénés, des budgets serrés qui obligent à l’inventivité. Pas de super-héros en collants, pas de trilogies interminables – juste des drames familiaux, des comédies sociales, des thrillers politiques qui parlent à des millions de spectateurs. Ensuite, par une stratégie de distribution agressive : les films nigérians inondent les réseaux sociaux, les chaînes satellites africaines, et désormais les catalogues de Prime Video ou Canal+. Résultat : Nollywood génère près de 1 milliard de dollars par an, et emploie plus d’un million de personnes.
Mais le plus intéressant n’est pas là. Ce qui frappe, c’est la manière dont ce cinéma contourne les circuits traditionnels – festivals, subventions, critiques – pour s’imposer par la base. Pas de validation par le haut, pas de bénédiction des élites culturelles occidentales. Juste une audience qui grandit, film après film, jusqu’à ce que les plateformes n’aient plus le choix que de suivre. Une leçon pour l’Europe, où le cinéma reste souvent prisonnier de ses propres institutions.
Act Up : quand l’histoire se rappelle au bon souvenir de la France
Sarah Schulman n’est pas une historienne comme les autres. Militante d’Act Up dès 1987, elle a vécu de l’intérieur la lutte contre le sida, cette épidémie qui a décimé une génération avant que les pouvoirs publics ne daignent agir. Trente ans plus tard, son livre Let the Record Show ressurgit en France, et avec lui, une question dérangeante : pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps pour que cette histoire soit racontée ?
Le récit de Schulman est sans concession. Elle décrit une Amérique – et par ricochet, une Europe – où les malades étaient abandonnés, où les laboratoires pharmaceutiques faisaient la loi, où les politiques détournaient les yeux. Mais elle montre aussi comment un groupe de militants, armés de rien d’autre que de leur colère et de leur intelligence, a forcé le système à changer. Manifestations spectaculaires, actions coup de poing, pression médiatique : Act Up a inventé des méthodes de lutte qui inspirent encore aujourd’hui les mouvements sociaux.
Pourquoi ce livre arrive-t-il maintenant en France ? Peut-être parce que le pays a besoin de se rappeler que les droits ne sont jamais acquis. Que les avancées sociales – mariage pour tous, PMA, prévention du VIH – sont le fruit de combats acharnés, et non de la bienveillance des gouvernements. Schulman le dit sans détour : "Nous avons changé la société américaine. Mais l’oubli est une arme puissante. Si nous ne racontons pas notre histoire, d’autres le feront à notre place – et ils la réécrieront."
Raffineries : la France découvre (trop tard) son addiction au pétrole
La France a perdu les trois quarts de ses raffineries en cinquante ans. En 1970, 24 sites transformaient le pétrole brut en essence, en gazole, en kérosène. Aujourd’hui, il n’en reste plus que six. Et cette hémorragie industrielle n’est pas le fruit du hasard : c’est le résultat d’une stratégie délibérée, celle de la dépendance aux importations.
Pourquoi ce déclin ? Parce que, pendant des décennies, la France a préféré importer des produits raffinés plutôt que de les produire sur son sol. Moins cher, moins polluant en apparence, moins risqué politiquement. Sauf que cette logique a un revers : aujourd’hui, la France importe 99 % de son pétrole brut et la moitié de son gazole. Et quand une crise géopolitique éclate – comme celle qui secoue le Moyen-Orient depuis deux ans –, c’est toute l’économie qui trinque.
Le pire ? Personne n’a vu venir le problème. Les raffineries ont fermé les unes après les autres, sans plan de reconversion, sans alternative industrielle. Et maintenant, alors que la transition écologique s’accélère, la France se retrouve coincée : elle doit importer des carburants fossiles pour alimenter ses voitures, ses camions, ses avions, tout en prétendant vouloir réduire ses émissions. Un paradoxe qui en dit long sur l’impréparation du pays face aux défis énergétiques.
Précarité des auteurs : la tribune qui dérange
Plus de 600 auteurs et autrices ont signé une tribune dans Le Monde pour réclamer une "loi Jean Zay" adaptée au XXIe siècle. Leur constat est accablant : en France, écrire ne nourrit plus son homme – ou sa femme. Entre les à-valoir qui fondent comme neige au soleil, les droits d’auteur rognés par les plateformes, et la précarité qui touche même les noms les plus connus, le métier d’auteur est en train de devenir un luxe réservé à une élite.
Leur demande ? Une loi-cadre qui sécurise les trajectoires professionnelles, qui encadre les contrats, qui garantit des revenus décents. Une "loi Jean Zay", en référence au ministre de l’Éducation nationale du Front populaire, qui avait porté un projet de loi sur le droit d’auteur en 1936. Quatre-vingt-dix ans plus tard, le combat est toujours le même : faire reconnaître que la culture n’est pas un loisir, mais un métier.
La tribune tombe à point nommé. Alors que le gouvernement vante la "souveraineté culturelle" de la France, les auteurs rappellent que cette souveraineté ne se décrète pas : elle se construit, avec des moyens concrets. Et que sans eux, il n’y a ni livres, ni films, ni séries – juste des algorithmes et des contenus low-cost. Un rappel salutaire, à l’heure où l’IA menace de remplacer les créateurs par des machines.