Niger, Algérie, Tunisie : le Maghreb face à la poudrière sahélienne
Le Niger de Tiani se replie, l'Algérie envoie des avions à Niamey et la Tunisie déclare la guerre au narcotrafic. Analyse des équilibres précaires au Sahel et leurs répercussions sur le Maroc.
Le Maghreb observe avec une attention croissante les secousses qui ébranlent le Sahel. Entre le Niger retranché derrière sa Garde présidentielle, l'Algérie qui déploie pour la première fois depuis 1973 des avions de chasse à Niamey, et la Tunisie qui annonce une offensive contre le narcotrafic, la région semble prise dans un étau où se mêlent insécurité, rivalités géopolitiques et criminalité transnationale. Pour le Maroc, ces développements ne sont pas sans conséquences, alors que Rabat cherche à préserver ses intérêts stratégiques dans une zone de plus en plus instable.
Niger : Abdourahamane Tiani, un président aux abois
Depuis la tentative de putsch du 29 août, le général Abdourahamane Tiani, chef de la junte nigérienne, apparaît plus isolé que jamais. Selon Jeune Afrique, qui cite des sources proches du pouvoir à Niamey, Tiani se méfie désormais de son armée régulière et ne fait plus confiance qu’à sa Garde présidentielle, à une poignée d’officiers fidèles et à ses alliés extérieurs – la Russie et l’Algérie en tête. Ce repli sur un cercle restreint de soutiens reflète une paranoïa grandissante, alors que les tensions internes au sein de la junte persistent.
Le 30 août, six avions de chasse algériens ont atterri à Niamey, marquant la première projection militaire algérienne hors de ses frontières depuis la guerre du Kippour en 1973. Ce geste, présenté comme un soutien à la stabilité du Niger, intervient dans un contexte où l’Algérie cherche à renforcer son influence dans la région, face à la présence croissante de la Russie via le groupe Wagner. Pour Alger, il s’agit aussi de contrer les velléités marocaines au Sahel, où Rabat a consolidé ses partenariats avec des pays comme le Mali et le Burkina Faso.
Ce déploiement militaire algérien pose question : jusqu’où l’Algérie est-elle prête à s’engager au Niger ? Et quel message envoie-t-elle à ses voisins maghrébins, dont le Maroc, qui observe avec prudence l’évolution de la situation ?
Tunisie et Algérie : la guerre déclarée au narcotrafic
Quelques jours après l’Algérie, la Tunisie a annoncé à son tour un durcissement de sa lutte contre le narcotrafic. Dans les deux pays, les saisies de stupéfiants ont explosé ces dernières années, tout comme la consommation locale. En Algérie, les autorités ont multiplié les opérations contre les réseaux de cannabis et de cocaïne, tandis qu’en Tunisie, le président Kaïs Saïed a fait de la lutte contre la drogue une priorité nationale, dans un contexte de crise économique et sociale.
Ces annonces interviennent alors que le Maroc, premier producteur mondial de cannabis selon l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), est régulièrement pointé du doigt pour son rôle dans les trafics vers l’Europe. Si Rabat a engagé ces dernières années des réformes pour encadrer la culture du cannabis à usage médical et industriel, la question de la contrebande reste sensible, notamment dans le Rif.
Pour le Maroc, la montée en puissance des trafics au Maghreb représente un défi sécuritaire majeur. Les réseaux criminels, de plus en plus organisés, profitent des instabilités politiques au Sahel pour étendre leurs activités. Une coopération régionale renforcée serait nécessaire, mais les tensions diplomatiques entre Rabat et Alger compliquent toute approche commune.
Cameroun : quand le renseignement d’État devient un marché noir
Au-delà du Maghreb, c’est toute l’Afrique qui est confrontée à des défis sécuritaires croissants. Au Cameroun, une enquête de Jeune Afrique révèle comment les services de renseignement, officiellement chargés de protéger l’État, se mettent au service d’intérêts privés contre rémunération. Précarisés et sous-financés, ces services vendraient des informations à des acteurs économiques ou politiques, transformant le renseignement en une marchandise.
Ce phénomène illustre une tendance plus large en Afrique : la privatisation de la sécurité et du renseignement, dans des États où les institutions sont fragilisées par la corruption et les crises politiques. Pour le Maroc, qui entretient des relations étroites avec plusieurs pays africains, cette dérive pose un risque de contagion. Rabat a toujours mis en avant son modèle de stabilité et de coopération Sud-Sud, mais la montée des réseaux criminels et des trafics pourrait remettre en cause cette stratégie.
Mali : l’eau, miroir des inégalités à Bamako
Autre sujet d’inquiétude pour le Maroc : la situation humanitaire au Mali, où la distribution d’eau potable est devenue un enjeu de survie. Selon un reportage du site Cenozo, seuls 15 % des ménages de Bamako disposent d’eau courante à domicile. Dans les quartiers périphériques, la pénurie est chronique, forçant les habitants à recourir à des vendeurs d’eau informels, souvent à des prix exorbitants.
Cette crise de l’eau, aggravée par les conflits et la mauvaise gouvernance, rappelle les défis auxquels le Maroc est lui-même confronté, notamment dans les zones rurales. Rabat a lancé plusieurs projets d’envergure pour améliorer l’accès à l’eau, comme le Plan national pour l’eau 2020-2050, mais la question reste cruciale dans une région où les ressources hydriques sont de plus en plus menacées par le changement climatique.
Ce qu’il faut retenir
- Le Niger, un État en sursis : Le général Tiani, de plus en plus isolé, mise sur ses alliés russes et algériens pour maintenir son pouvoir. L’Algérie, en déployant des avions de chasse à Niamey, marque un tournant dans sa politique étrangère et envoie un signal clair à ses voisins maghrébins.
- Le narcotrafic, une menace transnationale : La Tunisie et l’Algérie durcissent leur lutte contre les réseaux de drogue, mais les trafics continuent de prospérer, alimentés par les instabilités au Sahel. Pour le Maroc, cette situation impose une vigilance accrue, alors que le pays reste un acteur clé dans la production et la contrebande de cannabis.
- La sécurité, un enjeu de plus en plus privatisé : Au Cameroun, le renseignement d’État est devenu un marché noir, où les informations se monnayent. Cette dérive interroge sur la capacité des États africains à garantir leur propre sécurité, dans un contexte de fragilité institutionnelle.
- L’eau, un défi humanitaire et géopolitique : La crise de l’eau au Mali rappelle l’urgence d’une gestion durable des ressources hydriques en Afrique. Le Maroc, qui a fait de l’eau une priorité nationale, pourrait jouer un rôle clé dans la coopération régionale sur ce sujet.
Dans ce paysage sahélien en ébullition, le Maroc doit naviguer avec prudence. Entre la montée des trafics, les rivalités algéro-marocaines et les crises humanitaires, Rabat a tout intérêt à renforcer ses partenariats africains, tout en évitant de s’engager dans des dynamiques qui pourraient fragiliser sa position. La stabilité du Sahel n’est pas seulement une question de sécurité : c’est aussi un enjeu économique et diplomatique pour tout le Maghreb.