Innovation : NASA sacrifiée, l'IA rejetée, les fourmis avancent
Revue de presse du 10 avril 2026
Dernière mise à jour : 18:23
Vendredi matin, la capsule Orion d'Artémis II amerrit dans le Pacifique sous les vivats de la Maison-Blanche. Quelques heures plus tôt, la même administration publiait un projet budgétaire pour 2027 destiné à sabrer massivement les crédits de la NASA. La symbolique est difficile à rater.
Trump fête la lune et coupe le robinet scientifique
Il y a une cohérence perverse dans l'exercice. Donald Trump adore les grands récits — les astronautes qui rentrent, les drapeaux qui flottent, les conférences de presse triomphantes. Ce qu'il aime moins, selon le projet budgétaire 2027 que décrit Futura Sciences, c'est financer la recherche scientifique qui rend ces moments possibles.
La proposition de l'administration réduirait de façon drastique le budget de la NASA, frappant en priorité ses programmes scientifiques — les mêmes qui permettent de comprendre la Lune avant d'y envoyer des humains, de cartographier les astéroïdes avant d'en faire une cible, de modéliser les risques climatiques depuis l'orbite. Artémis II était le fruit d'une décennie de travail accumulé. Si ce budget passe, Artémis V ou VI sera construite sur quoi ?
La vraie question n'est pas budgétaire. Elle est politique : peut-on décider de "dominer l'espace" tout en choisissant délibérément de ne plus le comprendre ? La réponse américaine semble être oui — et ça devrait inquiéter bien au-delà des cercles scientifiques. L'Europe spatiale, la Chine, l'Inde regardent. Et elles ne coupent pas leurs crédits.
Cannes dit non à l'IA — mais pour combien de temps ?
À Paris, lors de l'annonce de la sélection officielle de la 79e édition du Festival de Cannes, la présidente Iris Knobloch a été claire : l'intelligence artificielle ne "dictera pas sa loi" au cinéma. Déclaration franche, applaudie, bienvenue. Mais qui pose une question que personne ne tranche encore : comment ?
Le cinéma a absorbé le son, la couleur, le numérique, le streaming. À chaque fois, les mêmes résistances, les mêmes prophéties funèbres, et finalement la même absorption. L'IA générative, elle, n'arrive pas par la porte de derrière — elle s'insinue dans les scripts, les storyboards, les effets visuels, les doublages, la post-production. Elle est déjà là, dans les coulisses de films sélectionnés à Cannes, sans que personne ne le déclare officiellement.
La posture de Knobloch est éthiquement juste. Mais sans critères précis — quelle part d'IA tolérée ? dans quels processus ? — la déclaration risque de rester un vœu pieux. Cannes peut refuser que l'IA "dicte sa loi". Elle ne peut pas encore définir ce que serait un film "sans IA". Et c'est là que ça coince.
Dans le Var, une invasion que la technologie ne voit pas venir
Moins spectaculaire, plus concrète : un troisième foyer de fourmis électriques vient d'être détecté dans le Var, à Cavalaire-sur-Mer, selon Sciences et Avenir. Pour la première fois en France, un traitement insecticide par saupoudrage sera appliqué — quatre hectares couverts pendant 180 jours à Toulon et La Croix-Valmer. Une opération d'urgence.
Wasmannia auropunctata — la fourmi électrique — figure parmi les cent pires espèces invasives au monde. Elle est minuscule, à peine 1,5 mm, et sa piqûre provoque une brûlure intense. Elle décime la faune locale, attaque les jeunes vertébrés, les cultures, les ruches. Elle est quasi impossible à éradiquer une fois installée. Et elle avance dans le Var, foyer après foyer, pendant qu'on débat de la souveraineté numérique et du budget spatial.
C'est le paradoxe de l'innovation à la française : des ingénieurs capables d'envoyer des satellites géostationnaires mais pris de court par une fourmi de deux millimètres qui débarque dans un conteneur maritime depuis les Caraïbes. L'éradication coûte cher, prend des mois, et n'est jamais garantie. Les espèces invasives, elles, n'ont pas besoin de budget alloué.
Ce qu'il faut retenir : trois actualités en apparence disparates, un même fil rouge. Artémis II est un succès — mais dont l'héritage scientifique est en train d'être hypothéqué en temps réel par l'administration qui le célèbre. Cannes résiste à l'IA avec des mots — ce qui est un début, pas une politique. Et dans le Var, une fourmi prouve qu'on sous-estime systématiquement les menaces qui n'ont pas d'interface numérique. L'innovation, c'est aussi savoir quand et contre quoi elle ne suffit pas.