Moyen-Orient, extrême droite, LPM : la France regarde ailleurs

Attaques en mer Rouge, néofascistes dans la rue, loi militaire contestée : quand la géopolitique frappe à la porte, Paris détourne les yeux.

Moyen-Orient, extrême droite, LPM : la France regarde ailleurs
Photo de Annie Spratt sur Unsplash

La France a les yeux rivés sur ses crises intérieures. Pendant ce temps, le monde s’embrase – et personne ne semble s’en soucier. Trois dossiers géopolitiques, trois angles morts qui devraient pourtant alerter : une guerre régionale qui s’étend en silence, une extrême droite qui se recompose sous nos fenêtres, et une loi militaire qui divise jusqu’au sein du pouvoir. Trois symptômes d’une même maladie : l’incapacité à regarder au-delà du périphérique.

1. Le détroit d’Ormuz, ou l’art de jouer avec le feu sans se brûler

Les drones iraniens ont frôlé des navires américains. Les Émirats arabes unis ont activé leur défense aérienne. Donald Trump, lui, tweete que le cessez-le-feu tient toujours – comme si 280 caractères pouvaient arrêter des missiles. Pendant ce temps, la France ? Silence radio.

Pourtant, le détroit d’Ormuz n’est pas une abstraction géopolitique. C’est par là que transite 20 % du pétrole mondial. C’est là que l’Iran teste la patience américaine, et que les États du Golfe, autrefois alliés indéfectibles de Washington, commencent à douter. Les Émirats ont déjà réduit leurs livraisons de pétrole vers les États-Unis. L’Arabie saoudite négocie discrètement avec Pékin pour vendre son brut en yuans. Et Paris ? Toujours coincé dans son rôle de spectateur privilégié, celui qui commente sans agir.

La question n’est pas de savoir si la France doit envoyer des frégates – elle l’a déjà fait, sans grand effet. La vraie question, c’est : que fait-on quand nos alliés historiques se détournent, quand les règles du jeu changent, et que nous restons les bras croisés ? La réponse, pour l’instant, tient en un mot : rien.

2. L’extrême droite française, ou comment normaliser l’inacceptable

Le 9 mai approche, et avec lui le traditionnel défilé du Comité du 9 mai (C9M), ce rassemblement néofasciste interdit par la préfecture de police. Pourtant, cette année, quelque chose a changé. Selon le sociologue Emmanuel Casajus, interviewé par Le Monde, le mouvement a réussi à "décloisonner" ses différentes chapelles. Autrement dit : les skinheads, les identitaires et les nostalgiques de l’Algérie française marchent désormais main dans la main.

Le plus inquiétant n’est pas tant la radicalisation des militants – elle était prévisible – que leur capacité à se fondre dans le paysage. Le C9M n’est plus un groupuscule marginal : il est devenu un carrefour où se croisent des figures de la droite radicale, des influenceurs d’extrême droite, et même des élus locaux en quête d’électeurs. La mort de Quentin Deranque, figure historique du mouvement, n’a pas affaibli la structure. Au contraire : elle l’a rendue plus fluide, plus difficile à cerner.

Et la France officielle ? Elle regarde ailleurs. Quand elle daigne s’intéresser au sujet, c’est pour déplorer une "montée des extrêmes" sans jamais nommer les responsables. Pourtant, les signes sont là : des tags antisémites dans les universités, des agressions contre des militants antifascistes, des propos racistes tenus en pleine Assemblée nationale par des députés qui se disent "républicains". Le C9M n’est pas une anomalie. C’est le symptôme d’une droitisation du débat public, où l’extrême devient peu à peu la norme.

3. La loi de programmation militaire, ou l’art de dépenser sans réfléchir

36 milliards d’euros supplémentaires. C’est ce que prévoit la nouvelle loi de programmation militaire (LPM), adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale. Une somme colossale, alors que les hôpitaux manquent de lits, que les écoles publiques ferment des classes, et que les retraites sont gelées. Pourtant, personne ne semble s’en émouvoir.

Les débats ont été houleux, mais pour de mauvaises raisons. Les oppositions de gauche ont dénoncé un "budget de la guerre", sans proposer d’alternative crédible. Les députés de la majorité, eux, ont défendu le texte au nom de la "souveraineté nationale", comme si acheter des drones et des chars pouvait suffire à protéger la France dans un monde où les conflits se gagnent désormais par l’économie et la cyberguerre.

Le plus absurde ? Personne ne sait vraiment à quoi serviront ces 36 milliards. La France est déjà le troisième exportateur d’armes au monde. Elle possède l’arme nucléaire. Elle a des bases militaires en Afrique, au Moyen-Orient, dans l’océan Indien. Pourtant, elle continue à augmenter son budget défense comme si la prochaine guerre se gagnerait avec des chars et des avions de combat – alors que les conflits modernes se jouent sur des écrans, avec des logiciels espions et des attaques informatiques.

Pendant ce temps, les manifestants qui protestent devant l’Assemblée nationale sont traités de "traîtres". Comme si critiquer la militarisation de l’économie était un crime. Comme si la France n’avait pas mieux à faire que de préparer la prochaine guerre, alors que la précédente – en Ukraine – n’est même pas terminée.

Ce qu’il faut retenir : la France en mode survie

Trois crises, trois angles morts. Trois dossiers où la France préfère détourner le regard plutôt que d’affronter la réalité.

  1. Le Moyen-Orient s’embrase, et nous regardons ailleurs. Parce que la guerre, c’est loin, et que les élections européennes approchent. Pourtant, quand le pétrole flambera, ce sont les Français qui paieront la facture.
  2. L’extrême droite se recompose sous nos yeux. Parce que la banalisation de l’extrémisme est plus facile que la lutte contre les inégalités. Pourtant, quand les fascistes seront dans la rue, il sera trop tard pour réagir.
  3. La loi militaire passe, et personne ne bronche. Parce que la défense, c’est sacré, et que critiquer l’armée, c’est tabou. Pourtant, quand les hôpitaux fermeront faute de budget, personne ne se souviendra de ces 36 milliards.

La France a choisi son camp : celui de l’autruche. Elle préfère gérer ses petites crises intérieures plutôt que d’affronter les vraies menaces. Le problème, c’est que le monde, lui, ne nous attend pas. Et quand il frappera à notre porte, il sera trop tard pour sortir la tête du sable.