Mobilité, inégalités, budget : les trois fronts économiques qui redessinent la France

Métropoles sans voiture, débats sur le financement de la transition écologique et mesures fiscales pour les transmissions familiales : l’économie française face à ses choix structurants.

Mobilité, inégalités, budget : les trois fronts économiques qui redessinent la France
Photo de Jens Herrndorff sur Unsplash

Paris, New York, Tokyo : ces trois métropoles symbolisent une mutation silencieuse mais profonde des modes de déplacement. Une étude de l’Atelier parisien d’urbanisme (Apur), publiée le 9 septembre, révèle qu’en vingt ans, la part de la voiture dans les trajets quotidiens a reculé de 15 à 20 points dans les centres-villes, au profit des transports en commun, de la marche et du vélo. À Paris, la voiture ne représente plus que 12 % des déplacements intra-muros, contre 40 % en 2001. À Tokyo, ce taux est passé de 28 % à 18 %, tandis qu’à New York, il a chuté de 35 % à 22 %.

Cette transformation n’est pas seulement quantitative : elle redessine l’espace public. Les pistes cyclables, les zones piétonnes et les couloirs de bus ont gagné du terrain, souvent au détriment des voies de circulation automobile. À Paris, la municipalité a annoncé en juillet la suppression de 70 % des places de stationnement en surface d’ici 2028, une mesure qui suscite autant d’enthousiasme que de contestation. Les commerçants des quartiers périphériques craignent une désertification, tandis que les associations écologistes y voient une avancée majeure pour la qualité de l’air.

Pourtant, cette transition vers une mobilité décarbonée interroge. Les ménages modestes, souvent relégués en grande couronne où les transports en commun sont moins denses, restent dépendants de la voiture. Selon l’Insee, 60 % des trajets domicile-travail en Île-de-France sont encore effectués en voiture, une proportion qui monte à 80 % dans les zones rurales. « La mobilité durable ne peut pas être réservée aux centres-villes », souligne un rapport du Conseil économique, social et environnemental (CESE) publié en juin. Le document plaide pour un renforcement des réseaux de bus et de covoiturage en périphérie, ainsi que pour des aides ciblées à l’achat de véhicules électriques d’occasion.


L’argent, angle mort du féminisme français

« Longtemps, le féminisme français a eu un problème avec l’économie. » La formule de Titiou Lecoq, autrice de Le Couple et l’Argent (L’Iconoclaste, 2022), résume un paradoxe : alors que les inégalités salariales et patrimoniales entre hommes et femmes persistent – l’écart de salaire médian atteint 15 % en France, selon l’Insee –, les questions économiques restent marginales dans les débats féministes. « On parle beaucoup de violences conjugales, de harcèlement, de représentation politique, mais très peu de la manière dont l’argent structure les rapports de pouvoir au sein des couples », explique-t-elle dans un entretien au Monde.

Les chiffres sont pourtant éloquents. Une étude de la Banque de France publiée en 2025 montre que les femmes détiennent en moyenne 30 % de patrimoine en moins que les hommes, un écart qui se creuse avec l’âge. Les causes ? Des carrières plus souvent interrompues (maternité, temps partiel), des salaires inférieurs, mais aussi une éducation financière différenciée. « Dès l’enfance, on apprend aux filles à économiser, aux garçons à investir », note Lecoq. Résultat : les femmes placent davantage leur épargne sur des livrets peu rémunérateurs (Livret A, LDDS), tandis que les hommes privilégient les actions et l’immobilier.

Cette prise de conscience commence à irriguer le débat public. Le Festival du Monde, qui se tient du 18 au 22 septembre à Paris, consacrera une table ronde au sujet, avec la participation de l’économiste Anne-Laure Kieffer et de la secrétaire d’État à l’Égalité professionnelle, Bérangère Couillard. « Il ne s’agit pas seulement de réclamer des salaires égaux, mais de repenser la répartition des ressources au sein des ménages », plaide Lecoq. Une évolution qui pourrait, à terme, bousculer les politiques publiques : certains économistes proposent par exemple de conditionner les aides fiscales pour les couples à une déclaration de patrimoine individualisée.


Budget 2027 : entre transition écologique et transmission familiale

Comment financer la transition écologique et l’éducation sans alourdir la dette ? C’est l’équation impossible à laquelle le gouvernement tente de répondre dans son projet de loi de finances pour 2027, présenté en Conseil des ministres le 11 septembre. Deux économistes, Antoine Foucher et Anne-Laure Delatte, incarnent les divergences sur les solutions à apporter.

Pour Foucher, ancien directeur de cabinet d’Édouard Philippe, la priorité est de réduire les dépenses de retraite. « La France consacre 14 % de son PIB aux retraites, contre 11 % en moyenne en Europe. C’est un levier indispensable pour dégager des marges de manœuvre », argue-t-il. Il propose notamment de repousser l’âge légal de départ à 64 ans d’ici 2030 et d’aligner les régimes spéciaux sur le régime général. Une mesure qui, selon lui, permettrait d’économiser 20 milliards d’euros par an.

Anne-Laure Delatte, directrice de recherche au CNRS, rejette cette approche. « La transition écologique ne se financera pas en appauvrissant les retraités. Il faut au contraire taxer davantage les entreprises et le capital », estime-t-elle. Elle propose une hausse de l’impôt sur les sociétés (de 25 % à 30 %) et une taxation des plus-values immobilières, qui rapporteraient, selon ses calculs, 35 milliards d’euros. « La politique de l’offre, menée depuis dix ans, a échoué. Il est temps de redistribuer les richesses », assène-t-elle.

Le gouvernement, lui, semble chercher une troisième voie. Dans un document transmis à la presse samedi, Matignon annonce des mesures temporaires pour faciliter les transmissions familiales, avec un abattement fiscal porté à 150 000 euros par enfant (contre 100 000 euros aujourd’hui). « La France dispose d’une épargne privée importante, mais celle-ci circule souvent trop tard. Les successions interviennent généralement lorsque les héritiers ont déjà construit une grande partie de leur vie », justifient les services du Premier ministre. Une mesure qui vise à fluidifier les donations, mais qui pourrait aussi creuser les inégalités entre les ménages aisés et les autres.

Reste la question du vote. Sans majorité absolue à l’Assemblée nationale, le gouvernement pourrait recourir aux ordonnances pour faire adopter le budget. « Je préfère ne plus être ministre avec un budget que ministre sans budget », a déclaré Roland Lescure, ministre de l’Économie, lors d’un point presse le 11 septembre. Une formule qui en dit long sur les tensions politiques à venir.


Ce qu’il faut retenir

  1. La fin de la voiture reine : Les métropoles françaises et internationales accélèrent leur transition vers des modes de déplacement décarbonés, mais les inégalités territoriales et sociales persistent. La dépendance automobile reste forte en périphérie et dans les zones rurales, où les alternatives sont moins développées.
  2. L’argent, angle mort du féminisme : Les inégalités économiques entre hommes et femmes, longtemps négligées par les mouvements féministes, émergent comme un enjeu central. Les écarts de salaire et de patrimoine, ainsi que les différences d’éducation financière, sont désormais au cœur des débats.
  3. Budget 2027 : un arbitrage délicat : Entre réduction des dépenses de retraite, taxation du capital et mesures fiscales pour les transmissions familiales, le gouvernement tente de concilier transition écologique et équilibre budgétaire. Les choix opérés auront des répercussions majeures sur les inégalités et la croissance.