Melehi, Artemis, poésie : le Maroc cultive son soft power entre ciel et terre
Entre rétrospective Melehi, adhésion aux Accords Artemis et célébration de la poésie, le Maroc tisse une diplomatie culturelle et spatiale audacieuse. Analyse des enjeux.
Quand le Maroc écrit sa modernité entre pinceaux et étoiles
Le Maroc n’a pas attendu 2026 pour jouer la carte du soft power. Mais cette semaine, il en donne une démonstration presque trop parfaite : une rétrospective majeure pour un peintre moderniste, une signature historique dans la course à l’espace, et un festival de poésie qui célèbre Rabat, capitale mondiale du livre. Trois événements, trois facettes d’une même ambition — exister sur la scène internationale sans tirer un seul coup de feu. Décryptage d’une stratégie qui mise sur la culture et la science pour redéfinir son influence.
Mohamed Melehi : l’héritage d’un moderniste qui dérange encore
La Fondation Nationale des Musées lui consacre une rétrospective jusqu’à fin août. "Œuvre en héritage" retrace sept décennies de création de Mohamed Melehi, mort en 2020. Pourquoi ce choix, maintenant ? Parce que Melehi incarne une modernité marocaine qui a toujours refusé les cases. Formé entre le Maroc, l’Europe et les États-Unis, il a fusionné l’abstraction géométrique avec les motifs traditionnels marocains, créant un langage visuel unique — et politiquement chargé.
Dans les années 1960, il était de ceux qui ont bousculé l’académisme des beaux-arts marocains, alors sous influence coloniale. Son travail, exposé à la Biennale de Venise en 1968, a été perçu comme une provocation : comment un artiste du Sud pouvait-il s’emparer des codes de l’avant-garde occidentale sans se soumettre ? Aujourd’hui, la rétrospective du MMVI (Musée Mohammed VI d’Art Moderne et Contemporain) semble vouloir répondre à cette question. En mettant en avant son parcours "chronologique et géographique", le musée ne célèbre pas seulement un artiste — il réécrit une histoire de l’art où le Maroc n’est plus un simple récepteur, mais un acteur à part entière.
Pourtant, cette célébration interroge. Melehi, de son vivant, a souvent critiqué l’institutionnalisation de l’art. Que dirait-il de voir ses toiles exposées dans un musée financé par l’État, alors que les friches culturelles du pays peinent à trouver des soutiens ? La modernité marocaine qu’il incarnait était aussi une modernité contestataire. En faire une icône officielle, n’est-ce pas une manière de la neutraliser ?
Les Accords Artemis : quand le Maroc mise sur l’espace pour échapper à la dépendance
Le Maroc est devenu, ce mercredi 29 avril, le 64e pays à signer les Accords Artemis. Derrière ce nom poétique se cache un enjeu géopolitique majeur : structurer l’exploration spatiale sous l’égide des États-Unis. Objectif affiché ? "Consolider la sécurité et la coordination entre les pays aux visions similaires" pour l’exploration de la Lune, de Mars et au-delà.
Pour le Maroc, cette signature est un coup diplomatique. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large de diversification de ses alliances, alors que sa relation avec les États-Unis est déjà marquée par une coopération militaire étroite (African Lion, livraisons d’armes, etc.). En rejoignant Artemis, Rabat envoie un message clair : son partenariat avec Washington ne se limite pas à la défense, mais s’étend à la science et à la technologie.
Mais cette adhésion pose question. Le Maroc dispose-t-il des infrastructures et des compétences pour peser dans la course spatiale ? Pour l’instant, son engagement semble surtout symbolique. Pourtant, dans un contexte où l’Afrique émerge comme un acteur spatial majeur (l’Éthiopie, le Nigeria et l’Afrique du Sud ont déjà lancé des satellites), le Maroc ne peut se permettre de rester à la traîne. Surtout quand son voisin algérien, avec qui les relations sont tendues, développe lui aussi son programme spatial.
Reste à savoir si cette signature se traduira par des investissements concrets. Pour l’instant, Artemis ressemble à une promesse — une de plus dans un pays où les annonces technologiques (comme le projet de ville intelligente de Zenata) peinent souvent à se matérialiser.
Poésie et pouvoir : quand Rabat célèbre les mots pour mieux contrôler le récit
Du 30 avril au 2 mai, Rabat accueille la première édition du festival "Bustan Al-Qassid", dédié à la poésie. Un événement qui tombe à pic : la ville est "capitale mondiale du livre 2026", et l’UNESCO a fait de la poésie un "puissant vecteur d’humanité". Sur le papier, tout est parfait. Des ateliers d’écriture, des hommages à des figures locales comme Mourad El Kadiri, et une volonté affichée de promouvoir la langue arabe.
Pourtant, derrière cette célébration, se cache une réalité moins poétique. Au Maroc, la poésie a toujours été un outil de contestation. Des années 1960 aux printemps arabes, les vers ont servi à contourner la censure, à dénoncer les abus du pouvoir. Aujourd’hui, en organisant un festival sous l’égide du ministère de la Culture, l’État semble vouloir récupérer ce pouvoir subversif.
Le choix de Mourad El Kadiri comme figure honorée est révélateur. Poète engagé, il a longtemps été une voix critique du régime. En l’intégrant au panthéon officiel, le pouvoir transforme un dissident en icône consensuelle — une stratégie déjà observée avec d’autres intellectuels, comme l’écrivain Tahar Ben Jelloun, dont les prises de position radicales ont été édulcorées par les institutions.
Cette récupération n’est pas anodine. Dans un pays où la liberté d’expression reste fragile (les journalistes et activistes sont régulièrement poursuivis), célébrer la poésie, c’est aussi une manière de montrer que la culture marocaine est "libre" — tout en contrôlant étroitement ses marges.
Ce qu’il faut retenir : le soft power marocain, entre audace et contradictions
Cette semaine, le Maroc a joué sur plusieurs tableaux pour renforcer son image internationale. Trois événements, trois messages :
- La culture comme arme diplomatique : En célébrant Melehi, le Maroc se présente comme un pays moderne, capable de produire des artistes de niveau mondial. Mais cette modernité est-elle compatible avec un système culturel encore très centralisé, où les subventions publiques favorisent souvent les projets consensuels ?
- L’espace comme nouvelle frontière : Avec les Accords Artemis, Rabat montre qu’il veut être un acteur des technologies de demain. Mais sans investissements massifs dans la recherche et l’éducation, cette ambition risque de rester lettre morte.
- La poésie comme outil de légitimation : En organisant un festival de poésie, l’État cherche à associer son image à la liberté créative. Pourtant, dans un pays où les mots peuvent encore envoyer en prison, cette célébration sonne comme un paradoxe.
Le soft power marocain est une stratégie intelligente — mais elle ne trompe personne. Pour être crédible, elle doit s’accompagner de réformes concrètes : plus de libertés pour les artistes, plus d’investissements dans la science, et moins de contrôle sur les mots. Sinon, ces initiatives resteront ce qu’elles sont aujourd’hui : de belles vitrines, sans profondeur.