Mary Cassatt, Luz et les fantômes de la culture : trois fronts qui résistent à l'oubli
Entre réhabilitation d'une impressionniste américaine, mémoire traumatique d'un dessinateur et adaptation des montagnes, la culture et l'environnement français affrontent leurs silences en 2026.
Le Musée d’Orsay a choisi de célébrer Mary Cassatt en cette rentrée 2026, cent ans après sa mort. L’exposition, qui rassemble près de quatre-vingts œuvres, est un geste rare : rendre à une artiste américaine, installée en France mais méconnue dans son pays d’adoption, la place qui lui revient. Cassatt, proche de Degas et figure majeure de l’impressionnisme, a longtemps été réduite à un rôle de muse ou d’amatrice talentueuse. Pourtant, ses toiles – ces portraits de femmes et d’enfants saisis dans l’intimité, ces scènes de théâtre où la lumière joue avec les tissus – ont marqué l’histoire de la peinture. Le commissaire de l’exposition, Paul Perrin, souligne que son travail a été "systématiquement sous-évalué en France, alors qu’il était déjà célébré aux États-Unis dès les années 1920". Une injustice que le musée tente aujourd’hui de réparer, en mettant en avant des œuvres comme Fillette dans un fauteuil bleu (1878), prêtée par la National Gallery of Art de Washington.
Cette réhabilitation n’est pas anodine. Elle intervient dans un contexte où les institutions culturelles françaises interrogent leur rapport au patrimoine – non seulement artistique, mais aussi mémoriel. Le cas de Cassatt rappelle que l’histoire de l’art est souvent écrite par ceux qui détiennent le pouvoir de nommer. Son oubli relatif en France, alors qu’elle y a passé l’essentiel de sa carrière, interroge : combien d’autres artistes, femmes ou étrangers, ont été effacés des récits nationaux ? Le Musée d’Orsay, en choisissant de lui consacrer une rétrospective d’envergure, assume une forme de réparation symbolique. Mais le geste reste fragile : comme le note Perrin, "une exposition ne suffit pas à changer les mentalités. Il faut que les manuels scolaires, les médias, les programmations futures intègrent ces révisions".
Luz : dessiner avec les fantômes de Charlie Hebdo
Le dessinateur Luz, rescapé de l’attentat contre Charlie Hebdo en 2015, a publié cette semaine un entretien dans Le Monde où il évoque son rapport aux "fantômes" qui l’habitent depuis. "Je ne serais pas arrivé là si…", commence-t-il, avant de raconter comment la rencontre avec Cabu, quelques années avant l’attentat, a marqué un tournant dans sa vie. Ces mots résonnent comme un écho à une mémoire collective encore à vif. Luz ne parle pas seulement de traumatisme : il décrit un processus de création hanté, où le dessin devient à la fois un exorcisme et un hommage.
Son témoignage arrive à un moment où la société française semble osciller entre l’oubli et la commémoration. Les attentats de 2015 ne sont plus au cœur de l’actualité, mais leur empreinte persiste, notamment dans les arts. Luz incarne cette tension : son travail, à la fois drôle et sombre, porte la trace des violences subies, mais refuse de s’y enfermer. "Le dessin, c’est ce qui me permet de ne pas devenir fou", confie-t-il. Une phrase qui rappelle que la culture, en France, reste un terrain de résistance – contre l’oubli, contre la peur, contre les tentatives de réduire la liberté d’expression.
Pourtant, cette résistance a un prix. Luz évoque aussi la solitude des survivants, ces "fantômes" qui peuplent son quotidien. Son récit pose une question cruciale : comment une société fait-elle le deuil de ses traumatismes sans les instrumentaliser ? La réponse, peut-être, se trouve dans cette capacité à créer malgré tout – ou grâce à eux.
La montagne face à un climat qui n’a plus de mémoire
Dans une tribune publiée par Le Monde, Vincent Koulinski, docteur ingénieur en géosciences, alerte : "La montagne a longtemps su composer avec les risques naturels, mais le passé a cessé d’être un guide fiable." Ses mots sonnent comme un avertissement. Les éboulements, les crues torrentielles et les glissements de terrain se multiplient dans les Alpes et les Pyrénées, avec une intensité et une fréquence inédites. Les modèles climatiques, autrefois basés sur des décennies d’observation, ne suffisent plus à anticiper ces phénomènes. "Nous sommes entrés dans une ère où les événements extrêmes deviennent la norme", écrit-il.
Cette réalité bouleverse les pratiques ancestrales d’adaptation. Les villages de montagne, habitués à vivre avec les risques, doivent désormais repenser leur rapport au territoire. Dans les Pyrénées-Atlantiques, un incendie a ravagé plus de cent hectares dans la vallée d’Aspe début septembre, obligeant les pompiers à recourir à des contre-feux et à un hélicoptère Chinook pour contenir les flammes. Un scénario impensable il y a encore vingt ans. Koulinski insiste sur un point : "La décarbonation est la seule voie durable. Sinon, nous assisterons à un exode progressif des zones les plus exposées."
Cette urgence climatique interroge aussi la culture montagnarde. Comment préserver des traditions, des savoir-faire, des paysages quand le sol se dérobe sous les pieds ? La réponse ne peut plus être seulement technique. Elle doit intégrer une dimension humaine, presque philosophique : accepter que la montagne, comme la société, est en mutation permanente. Et que le passé, aussi riche soit-il, ne peut plus servir de boussole.
Ce qu’il faut retenir
- Mary Cassatt, une réhabilitation nécessaire : L’exposition du Musée d’Orsay met en lumière une artiste longtemps marginalisée, rappelant que l’histoire de l’art reste un champ de bataille pour la visibilité. Son cas pose une question plus large : combien d’autres créateurs attendent encore leur tour ?
- Luz et la mémoire traumatique : Son témoignage montre que la culture, en France, reste un espace de résistance face à l’oubli. Mais cette résistance est fragile, et les "fantômes" de 2015 continuent de hanter ceux qui ont survécu.
- La montagne à l’épreuve du climat : Les risques naturels, autrefois prévisibles, échappent désormais aux modèles traditionnels. La décarbonation s’impose comme une nécessité, mais elle ne suffira pas à préserver les modes de vie montagnards sans une réflexion plus large sur l’adaptation.
Ces trois fronts – artistique, mémoriel et environnemental – dessinent une rentrée où la culture et l’environnement français affrontent leurs silences. Avec une certitude : le passé, qu’il soit glorieux ou douloureux, ne peut plus servir de refuge. Il faut désormais inventer de nouvelles façons de se souvenir, de créer et de vivre.