Marrakech entre mirages et réalités : quand l'image craque

Marrakech entre mirages et réalités : quand l'image craque
Photo de NMG Network sur Unsplash

Revue de presse du 9 avril 2026
Dernière mise à jour : 11:18

Marrakech vend du rêve. Tout le monde le sait, tout le monde en profite. Mais quand le décor de carte postale sert à maquiller une affaire de trafic de drogue, quand les retraités européens font leurs comptes et déchantent, quand les artisans de la médina doivent apprendre à manier un terminal de paiement pour survivre — c'est le moment de regarder la ville ocre sans filtre Instagram.

La « mère » de toutes les mises en scène

L'affaire est aussi grotesque qu'édifiante. Ellie Crampsey, influenceuse écossaise de 23 ans, avait choisi Marrakech comme toile de fond idéale pour ses photos de vie de luxe. Piscine privée, riad somptueux, partenariats commerciaux — tout y était. Sauf la vérité. Car pendant qu'elle posait dans la ville rouge en août 2025, la justice écossaise avançait sur une affaire de trafic international de stupéfiants. Arrêtée à l'aéroport d'Édimbourg à son retour de Bangkok avec 17 colis suspects, Crampsey incarnait exactement ce que Marrakech n'a pas besoin : une instrumentalisation de son image par des personnages douteux.

Le problème dépasse largement un fait divers britannique. Marrakech est devenue, dans l'économie de l'attention, un décor clé en main. Les influenceurs du monde entier y viennent chercher une esthétique — les zelliges, la lumière, les terrasses — sans que la ville n'en retire autre chose qu'une image de plus en plus déconnectée de ce qu'elle est vraiment. L'authenticité, ce mot que tout le monde utilise sur les réseaux, est précisément ce qui se perd dans cette surexposition calibrée.

Les retraités français recalculent

Autre mythe qui vacille : celui de Marrakech, eldorado des retraités français. Pendant des années, la promesse tenait en trois mots : soleil, fiscalité douce, coût de vie imbattable. La réduction d'impôt sur les pensions converties en dirhams pouvait atteindre 80 %. Sur le papier, une aubaine.

Mais le papier ne paie pas les courses. La flambée immobilière, les assurances santé privées qui s'envolent, le coût de la vie « aux standards européens » dans les quartiers où se concentrent les expatriés — tout cela grignote des pensions qui n'augmentent pas. Selon Marie France, des milliers de retraités hésitent désormais entre Marrakech et la Haute-Savoie. Le fait que la comparaison existe en dit long sur l'érosion de l'avantage marocain.

Ce n'est pas anodin pour Marrakech. Ces retraités consomment, emploient du personnel, animent des quartiers entiers. Leur départ progressif — ou simplement leur hésitation — signale un basculement. La ville ne peut plus se contenter d'être « moins chère que la France ». Elle doit offrir une qualité de vie qui justifie l'éloignement, la barrière linguistique pour certains, la distance avec les proches.

Les artisans passent au numérique — enfin

C'est peut-être dans les souks que se joue la vraie transformation. Au GITEX Africa, le département de l'artisanat a lancé une offre intégrée de digitalisation pour les artisans marocains. Derrière les termes officiels, il y a un constat simple : un artisan de Marrakech qui n'existe pas en ligne n'existe bientôt plus du tout.

Le programme, fruit d'un partenariat avec Mastercard, la Banque Centrale Populaire et M2T, veut structurer l'inclusion numérique du secteur — paiement électronique, visibilité en ligne, compétitivité. C'est ambitieux. C'est aussi vital. L'artisanat marocain, trésor patrimonial réel, risque de devenir un décor de plus si les artisans eux-mêmes ne captent pas la valeur de leur travail. Aujourd'hui, trop de cette valeur est captée par les intermédiaires — revendeurs, hôtels, plateformes étrangères. Permettre à un maître-artisan de la dinanderie ou du zellige de vendre directement, de se faire connaître sans passer par un tiers, c'est peut-être la meilleure réponse au problème d'image de Marrakech : remettre les vrais acteurs au centre.

L'IA, nouveau miroir des Marocains

Un chiffre frappe dans l'étude Concentrix-Ipsos dévoilée au GITEX : 87 % des Marocains ont déjà été exposés à l'intelligence artificielle. Mais seuls 14 % lui font confiance. L'écart est vertigineux et dit quelque chose d'important : les Marocains adoptent les outils sans naïveté. Ils utilisent, mais ils doutent. Dans un pays où la digitalisation s'accélère à tous les étages — artisanat, administration, éducation — cette méfiance n'est pas un frein. C'est une lucidité.

Marrakech, comme le Maroc tout entier, avance entre ses mythes et ses réalités. La vraie modernité ne sera pas dans les filtres, les influenceurs ou les promesses fiscales. Elle sera dans la capacité à créer de la valeur réelle — pour ceux qui y vivent, pas seulement pour ceux qui y passent.