Société : Marrakech démolit, Rabat peint, Sekkouri jubile

Société marocaine : à Marrakech, l'AMDH dénonce les démolitions de Bin Lkachla. À Rabat, JIDAR repeint la ville. Et Sekkouri se félicite du dialogue social.

Société : Marrakech démolit, Rabat peint, Sekkouri jubile
Photo de Aidan Tottori sur Unsplash

Quand l'État choisit ses pauvres

Le Maroc social parle deux langues. Dans un quartier de Marrakech, des familles s'apprêtent à voir leurs murs tomber. À Rabat, on inaugure des fresques monumentales et l'on parle de "capitale africaine du street art". Au Parlement, le ministre de l'Inclusion économique exhibe son bilan comme un trophée. Trois scènes, un même pays — et une question qui dérange : à qui s'adresse vraiment la promesse d'inclusion ?

Bin Lkachla : le décret qui efface un quartier

C'est l'AMDH-Manara qui sort le dossier. L'association suit, selon ses propres communications, la situation du quartier militaire Youssef Ben Tachfine — connu localement sous le nom de Bin Lkachla — à Marrakech. En cause : le décret n° 2.26.155 du 24 mars 2026, publié au Bulletin officiel n° 7496 du 2 avril 2026, qui valide le plan d'aménagement du secteur Marrakech-Ouest et Hay Mohammadi sud. Décret d'utilité publique, dans le langage administratif. Ordre de démolition, dans la vie réelle.

L'AMDH pointe une contradiction frontale : d'un côté, les promesses officielles d'une "solution équitable" pour les habitants ; de l'autre, des poursuites judiciaires les visant pour "occupation sans titre". L'association rappelle l'existence d'une note royale de 2001 et d'un procès-verbal du 26 février 2011 qui prévoyaient explicitement la restructuration du quartier et son intégration au tissu urbain — pas son éradication. Selon la même source, la grande majorité des familles concernées appartiennent aux catégories sociales les plus fragiles. Et l'on évoque déjà le risque de décrochage scolaire pour les élèves du quartier.

Personne, en haut, ne semble pressé de répondre. Mais le texte est signé. La machine administrative est en marche.

Sekkouri, ou l'art du bilan triomphal

À Rabat, dans l'enceinte de la Première Chambre, Younès Sekkouri n'a pas la même tonalité. Le ministre de l'Inclusion économique, de la Petite Entreprise, de l'Emploi et des Compétences, cité par Hespress, juge le bilan du dialogue social "exceptionnel" et affirme que "nul ne peut le nier". Les chiffres qu'il avance : près de 4,25 millions de salariés et fonctionnaires concernés par les mesures de hausse des salaires — 3 millions dans le privé, 1,25 million dans le public. Un volume d'intervention publique, dit-il, "hors du commun".

Soit. Mais l'autosatisfaction ministérielle est un genre littéraire à manier avec précaution. Le ministre parle de salaires versés à ceux qui ont un emploi déclaré et un bulletin de paie. Restent les autres : l'informel massif, les saisonniers, les autoentrepreneurs précaires, et — précisément — les habitants des quartiers que l'on s'apprête à raser. Pour eux, le "bilan exceptionnel" n'a pas encore traversé la frontière des statistiques.

Dans le même registre comptable, la ministre de l'Économie Nadia Fettah Alaoui a indiqué devant la Chambre des représentants que l'intervention de l'État sur le carburant coûte 1,6 milliard de dirhams par mois, dans un contexte international où les prix peuvent grimper de 65 %. C'est une dépense réelle, qui freine la flambée à la pompe. C'est aussi, mécaniquement, un transfert qui bénéficie d'abord à ceux qui ont une voiture — donc rarement aux familles de Bin Lkachla.

JIDAR, la ville-vitrine

Pendant ce temps, à Rabat, la 11e édition du festival JIDAR — Rabat Street Art Festival — vient de produire 15 fresques monumentales et un mur collectif, portant à 146 le nombre total d'œuvres murales depuis le lancement en 2015, selon Hespress. La capitale s'affirme comme un pôle de l'art urbain en Afrique. Des artistes marocains et internationaux ont retravaillé plusieurs quartiers. Le récit officiel : la ville se métamorphose, l'identité visuelle se renforce, les habitants vivent un parcours artistique à ciel ouvert.

La fresque qui embellit n'est pas, en soi, l'inverse du bulldozer qui détruit. Mais le contraste, lui, ne s'efface pas d'un coup de spray. À Rabat, on transforme des murs en tableaux. À Marrakech, on rédige des décrets pour les jeter à terre. Les deux gestes urbains relèvent d'une même autorité — celle qui décide ce qui mérite d'être vu, et ce qui doit disparaître du paysage.

Ce qu'il faut retenir

Le décret 2.26.155 du 24 mars 2026 sur Marrakech-Ouest est désormais publié au Bulletin officiel ; les recours et la mobilisation associative se jouent maintenant. Le bilan du dialogue social affiché par Sekkouri repose sur 4,25 millions de bénéficiaires, dans le formel — un agrégat puissant, mais qui n'épuise pas la question sociale. Le soutien aux carburants pèse 1,6 MMDH par mois, selon la ministre des Finances. Et JIDAR continue de coloniser les murs de Rabat. Quatre faits, une même évidence : le contrat social marocain ne se mesure pas seulement aux chiffres triomphants, mais aussi à ce que l'on choisit de bâtir — et à ce que l'on choisit de raser.