Maroc : lotissements, trottinettes et embouteillages, les villes étouffent sous les lois
Le Maroc adopte de nouvelles lois sur les lotissements et les trottinettes, mais les villes restent bloquées par des infrastructures défaillantes et des décisions contradictoires.
Quand la loi avance, la ville recule
Le Maroc légifère à marche forcée. Mardi, la Chambre des conseillers a adopté à l’unanimité un projet de loi modifiant les règles des lotissements, présenté comme une "modernisation" de l’urbanisme. Dans le même temps, le gouvernement prépare un cadre strict pour les trottinettes électriques, réponse à l’anarchie grandissante dans les rues. Deux textes, deux promesses : mieux encadrer l’espace urbain et fluidifier la mobilité. Pourtant, sur le terrain, les villes marocaines étouffent. Pas faute de lois, mais parce que ces lois s’empilent sans jamais résoudre l’essentiel : qui décide ? Qui paie ? Et surtout, pour qui ?
Lotissements : la réforme qui oublie les citoyens
Le projet de loi n°34.21, adopté mardi, ne se contente pas de rafraîchir un texte vieux de trente ans. Il prétend "trouver un équilibre entre protection des acquéreurs, développement durable et attractivité économique", selon le secrétaire d’État à l’Habitat, Adib Benbrahim. En théorie, c’est une avancée. En pratique, c’est un aveu d’échec.
Les lotissements illégaux pullulent, les promoteurs contournent les règles, et les acquéreurs se retrouvent souvent avec des titres de propriété fragiles, des infrastructures absentes, ou des logements construits en zone inondable. La nouvelle loi promet de durcir les sanctions et de clarifier les responsabilités. Mais elle ne dit rien des milliers de familles déjà lésées, ni des terrains vendus deux fois, ni des permis accordés en catimini par des walis complaisants.
Pire : elle arrive alors que les villes croulent sous les embouteillages, comme à Marrakech, où une simple brèche dans les barrières de sécurité près du marché de gros bloque la circulation depuis des semaines. Les autorités locales ont créé une "faille" pour désengorger la zone, mais sans plan d’ensemble. Résultat : des centaines de camions et de voitures s’entremêlent chaque jour, transformant un axe vital en parking à ciel ouvert. La loi sur les lotissements parle de "développement durable" ; sur le terrain, on en est encore à gérer l’urgence avec du ruban adhésif.
Trottinettes : la régulation qui arrive trop tard
Autre front législatif : les trottinettes électriques. Le ministère des Transports prépare un cadre strict pour encadrer ces engins, dont l’usage a explosé sans aucune règle. Vitesse limitée, interdiction de circuler sur les trottoirs, immatriculation obligatoire… Les mesures annoncées ressemblent à celles adoptées ailleurs, avec un temps de retard.
Le problème ? Au Maroc, la régulation ne précède jamais l’usage – elle le suit, souvent avec des années de décalage. Pendant ce temps, les accidents se multiplient, les piétons se plaignent, et les trottinettes s’entassent dans les rues, abandonnées par des utilisateurs qui les louent sans savoir où les garer. À Casablanca ou Rabat, ces engins sont devenus un symbole de la mobilité low-cost, mais aussi de l’impréparation des villes.
Le ministère promet que la nouvelle loi "répondra aux préoccupations de sécurité routière". Mais sans pistes cyclables, sans zones de stationnement dédiées, et sans éducation des usagers, ces règles resteront lettre morte. Comme pour les lotissements, on légifère sur l’outil sans repenser le système.
Qui décide ? La question qui fâche
Derrière ces deux réformes, une même question : qui gouverne vraiment les villes marocaines ? Officiellement, les walis et les conseils communaux ont des prérogatives claires. En réalité, les décisions se prennent souvent dans l’opacité, entre promoteurs influents, walis nommés par le Palais, et élus locaux sans moyens.
À Marrakech, l’embouteillage près du marché de gros n’est pas un problème de loi – c’est un problème de gouvernance. Personne n’a anticipé les conséquences des travaux sur la route d’Asfi, personne n’a coordonné les flux de camions, et personne n’a osé dire non aux commerçants qui bloquent les rues avec leurs étals. Résultat : une "solution" improvisée (la brèche dans les barrières) aggrave le problème au lieu de le résoudre.
Même schéma pour les trottinettes : les municipalités n’ont ni les moyens ni l’autorité pour imposer des règles. Quand le ministère des Transports légifère, c’est souvent après coup, sans consulter les villes. Et quand les walis veulent agir, ils se heurtent aux intérêts des promoteurs ou aux lenteurs de l’administration centrale.
Ce qu’il faut retenir
- Les lois ne suffisent pas : Le Maroc adopte des textes modernes, mais sans moyens pour les appliquer. Les lotissements et les trottinettes sont symptomatiques d’un urbanisme réactif, pas proactif.
- Les villes paient le prix de l’improvisation : À Marrakech, une brèche dans une barrière bloque une ville entière. À Casablanca, les trottinettes s’entassent faute d’infrastructures. Les solutions techniques existent – ce qui manque, c’est la volonté politique.
- La gouvernance locale est le vrai problème : Tant que les walis, les élus et les promoteurs joueront leur propre partition, les lois resteront des coquilles vides. La question n’est pas "quelle loi adopter ?", mais "qui décide, et pour qui ?".
Le Maroc a les outils pour moderniser ses villes. Mais sans une refonte de la gouvernance locale, ces outils serviront surtout à masquer les dysfonctionnements – pas à les résoudre.