Maroc : l'État-Major, l'agriculture et le barreau, les trois fronts de la souveraineté

Le Prince Héritier coordonne l'État-Major, le Registre national agricole se déploie, et le projet de loi sur les avocats divise. Trois dossiers qui révèlent les priorités régaliennes du Maroc en 2026.

Maroc : l'État-Major, l'agriculture et le barreau, les trois fronts de la souveraineté
Photo de Darla Hueske sur Unsplash

Le Maroc ne gère pas ses crises. Il les hiérarchise. Et ce dimanche 3 mai 2026, trois annonces discrètes dessinent une feuille de route régalienne : l’armée, la terre et la justice. Trois piliers que Rabat consolide dans l’ombre des tensions régionales et des fragilités internes.

L’État-Major passe sous le signe du Prince Héritier

Le Palais a officialisé ce qui se murmurait depuis des années : Moulay El Hassan coordonne désormais les bureaux et services de l’État-Major Général des Forces Armées Royales. Une nomination qui dépasse le symbole. À 23 ans, le Prince Héritier hérite d’un poste occupé par son père depuis 1985 – une longévité qui en dit long sur l’importance stratégique de cette fonction.

Pourquoi maintenant ? Le contexte géopolitique marocain est tendu : tensions avec l’Algérie, pression américaine sur la question du Sahara, et surtout, la montée des menaces hybrides – cyberattaques, désinformation, guerre économique. En plaçant son fils à la tête de la coordination militaire, Mohammed VI envoie un message clair : la continuité de l’État passe par une transmission anticipée du pouvoir régalien.

Mais attention : cette nomination ne fait pas du Prince Héritier un chef des armées. Il reste sous l’autorité directe du Roi, Commandant suprême. Ce qui change, c’est la visibilité. Moulay El Hassan devient l’interface entre le Palais et les généraux, une position clé pour préparer la succession tout en rassurant les alliés – Washington en tête.

Le Registre national agricole : cartographier pour mieux contrôler

Le ministère de l’Agriculture avance sur un chantier colossal : le Registre national agricole (RNA). Objectif ? Cartographier l’ensemble des exploitations du pays pour mieux cibler les subventions et optimiser la gestion des ressources. Une révolution dans un secteur où l’informel représente encore près de 40 % des surfaces cultivées.

Le RNA n’est pas qu’un outil technique. C’est une arme de souveraineté alimentaire. Avec des sécheresses récurrentes et une dépendance aux importations de céréales, Rabat a besoin de données fiables pour piloter sa politique agricole. Le ministère promet une assistance technique pour accompagner les agriculteurs dans cette transition – un aveu que le terrain résiste.

Mais derrière cette modernisation se cache une question plus politique : qui contrôlera ces données ? Le RNA pourrait devenir un levier de pression sur les petits exploitants, ou au contraire, un outil de transparence pour lutter contre les rentes foncières. Tout dépendra de la manière dont l’État choisira de l’utiliser.

Le barreau marocain : une réforme sous tension

Le projet de loi n°66.23 sur la profession d’avocat est de retour au Parlement, après des mois de bras de fer entre le gouvernement et les ordres. L’Organisation marocaine des droits humains (OMDH) pointe des "déséquilibres persistants" : le texte a été amendé, mais les tensions demeurent.

Au cœur du débat : l’autonomie du barreau. Les avocats craignent une ingérence accrue de l’État dans leur régulation, notamment via le Conseil national de l’Ordre. L’OMDH souligne que les corrections apportées ne suffisent pas à garantir l’indépendance de la profession – un enjeu crucial dans un pays où la justice reste un sujet sensible.

Cette réforme n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large de contrôle des corps intermédiaires. Après les syndicats et les médias, le barreau devient un nouveau front. Rabat veut une profession plus encadrée, mais les avocats résistent – et leur mobilisation pourrait bien faire reculer le gouvernement.


Ce qui se joue en ce moment au Maroc dépasse la simple actualité. C’est une course contre la montre : consolider les institutions avant que les crises – climatiques, géopolitiques, sociales – ne les submergent. L’armée, l’agriculture et la justice ne sont pas des dossiers parmi d’autres. Ce sont les trois piliers sur lesquels le Royaume parie pour assurer sa stabilité.

Et si le Prince Héritier prend les rênes de l’État-Major, c’est bien Mohammed VI qui garde la main. La souveraineté, au Maroc, reste une affaire de famille.