Maroc : chiens errants, carburants, presse — les fractures d'une société sous tension

Entre chiens errants agressifs à Marrakech, baisse des carburants après des hausses répétées et progression de la liberté de presse, le Maroc révèle ses contradictions sociales et économiques.

Maroc : chiens errants, carburants, presse — les fractures d'une société sous tension
Photo de kartika paramita sur Unsplash

Quand les chiens errants deviennent une métaphore du délaissement

À Marrakech, le quartier de Jnan Ourad, en pleine expansion urbaine, est devenu le théâtre d’une crise sanitaire et sécuritaire silencieuse. Des meutes de chiens errants, décrites comme "agressives" par les habitants, y rôdent en plein jour, attaquant enfants et personnes vulnérables. Les témoignages recueillis par Kech24 sont glaçants : des écoliers traqués sur le chemin de l’école, des commerçants contraints de fermer boutique plus tôt, des nuits blanches à cause des aboiements incessants.

Le problème n’est pas nouveau, mais son aggravation est symptomatique. Les autorités locales, déjà critiquées pour leur gestion des déchets et des infrastructures, semblent dépassées. Les habitants pointent du doigt l’absence de campagnes de stérilisation et d’euthanasie ciblées, ainsi que le manque de coordination entre les services municipaux et les associations de protection animale. Résultat : une population canine en croissance exponentielle, livrée à elle-même dans un espace urbain mal maîtrisé.

Ce qui frappe, c’est l’absence de réponse institutionnelle. Aucune déclaration officielle, aucun plan d’urgence annoncé. Comme si le problème, trop localisé, trop "populaire", ne méritait pas l’attention des décideurs. Pourtant, à quelques kilomètres de là, dans les quartiers huppés de la Palmeraie ou de l’Hivernage, les mêmes chiens errants seraient-ils tolérés ? La question mérite d’être posée.


Carburants : le yo-yo des prix et l’illusion du soulagement

Après trois hausses consécutives en mars et avril, les prix des carburants reculent enfin d’un dirham pour le diesel et d’1,10 dirham pour l’essence. Une bonne nouvelle ? Pas si simple. Cette baisse, bien que réelle, intervient après une flambée qui a pesé lourdement sur le pouvoir d’achat des Marocains. En deux mois, le litre de diesel est passé de 10,50 à 12,50 dirhams avant de redescendre à 11,50 dirhams. Une volatilité qui rappelle une fois de plus la dépendance du pays aux cours internationaux du pétrole et à la politique de subventions à géométrie variable.

Le gouvernement, qui a longtemps justifié les hausses par la nécessité de réduire le déficit budgétaire, semble aujourd’hui pris à son propre piège. La baisse des prix, bien que modeste, est présentée comme un geste de "soutien aux ménages". Mais dans les faits, elle ne compense qu’une partie des pertes subies ces dernières semaines. Les transporteurs routiers, les agriculteurs et les ménages modestes, qui consacrent une part importante de leur budget aux déplacements, restent les grands perdants de ce jeu de yo-yo.

Plus inquiétant encore : cette baisse intervient dans un contexte de tensions géopolitiques persistantes, notamment au Moyen-Orient. Une nouvelle flambée des cours n’est pas à exclure, et avec elle, le retour des hausses de prix. Le Maroc, qui importe l’essentiel de ses besoins en hydrocarbures, reste à la merci des aléas du marché. Une vulnérabilité structurelle que les discours officiels sur la "résilience économique" peinent à masquer.


Liberté de la presse : un bond en avant, mais à quel prix ?

Le Maroc a gagné 15 places dans le classement 2026 de Reporters sans frontières (RSF), passant de la 120e à la 105e position. Une progression notable, saluée par les autorités comme la preuve d’un "environnement médiatique plus ouvert". Mais derrière ce chiffre se cachent des réalités bien plus contrastées.

D’abord, le Maroc reste classé dans la catégorie des pays en "situation difficile" pour la liberté de la presse. Avec un score de 50,55 sur 100, il est loin des standards européens ou même de certains pays africains comme la Namibie (21e) ou le Cap-Vert (26e). Ensuite, les indicateurs révèlent des disparités criantes : si le pays progresse sur le plan politique (85e rang), il régresse sur les plans économique (127e) et juridique (108e). Autrement dit, les médias marocains évoluent dans un écosystème où les pressions économiques et judiciaires restent fortes.

Les exemples ne manquent pas. Les journalistes continuent de faire face à des poursuites pour "diffamation" ou "atteinte à la sûreté de l’État", notamment lorsqu’ils enquêtent sur des sujets sensibles comme la corruption ou les droits humains. Les médias indépendants, souvent fragilisés financièrement, peinent à survivre dans un paysage dominé par des groupes proches du pouvoir. Et si les réseaux sociaux offrent un espace de parole alternatif, ils sont aussi le théâtre de campagnes de harcèlement et de désinformation ciblées.

Cette progression dans le classement RSF est donc à relativiser. Elle reflète peut-être une ouverture contrôlée, mais pas une libéralisation en profondeur. Le Maroc reste un pays où la presse est "libre", mais sous conditions.


Ce qu’il faut retenir : les fractures d’une société en mouvement

Ces trois sujets, a priori disparates, dessinent en réalité les contours d’une société marocaine en tension. D’un côté, une jeunesse éduquée et connectée, qui exige plus de transparence et de justice sociale. De l’autre, des institutions souvent lentes à s’adapter, voire réticentes à lâcher du lest.

Les chiens errants de Marrakech ne sont pas qu’un problème sanitaire : ils révèlent l’incapacité des pouvoirs publics à gérer les périphéries urbaines, ces zones grises où l’État brille par son absence. La volatilité des prix des carburants rappelle que le Maroc, malgré ses ambitions économiques, reste dépendant de facteurs externes qu’il ne maîtrise pas. Quant à la liberté de la presse, elle progresse, mais pas assez vite pour ceux qui en paient le prix.

Le vrai défi pour le Maroc n’est pas seulement de monter dans les classements internationaux ou de communiquer sur ses succès. C’est de répondre aux attentes concrètes de sa population : des services publics efficaces, une économie moins vulnérable aux chocs externes, et un espace médiatique où la critique ne soit pas perçue comme une menace. En 2026, ces attentes sont plus pressantes que jamais.